Ca fait beaucoup... et en plus, un irimi qui accompagne ?
Qui accompagne quoi, qui, comment ?
Pour résumer visuellement, et naturellement (c'est la tendance) le mouvement de ce soir, voici une petite photo d'écureuil...

... Merci à lui pour sa démonstration de l'irimi (et quelle parfaite position de garde aïkido !)
Nous avons donc travaillé au jo (bâton), et pour finir, au ken (sabre), pour démontrer toujours le même mouvement d'absorption de uke, de retour de son énergie, et de coupe sur lui en entrant irimi.
Uke roule pour éviter la coupe ou le coup qui arrive.
Les mouvement de shite son synchronisé à la vitesse et à la profondeur d'attaque de uke.
Le but était de faire rouler et rouler encore les pratiquants, mais seulement après qu'ils aient tourné les hanches sans bouger la position des pieds. La roulade doit se faire au moment où il devient nécessaire de se protéger, la roulade est un effacement pour survivre, pas une bête fuite. Il n'y a pas de lâcheté dans une roulade !
Uke saisit le jo (mains collantes, pas verrouillées comme un étau !).
Shite retourne son jo en direction uke, vers le bas, pour le conduire à la roulade.
Autre exercice : shite pique en arrière (gedan tsuki) au moment où uke veut saisir le jo. Shite entre en irimi, uke tourne les hanche et roule parce que la main de uke est en train de venir sur son visage, ou pour lui couper la nuque !
Encore un autre, avec le sabre : uke saisit à deux mains le poignet de shite, qui absorbe l'attaque de uké par un quart de tour en montant le jo en préparation shomen. Puis shite tourne le buste et revient sur uke, et coupe en gedan kesa giri (coupe diagonale vers le bas). Uke roule.
J'espère que chacun aura pu sentir qu'il est indispensable de laisser ses propre hanches se mobiliser pour pouvoir rouler et ainsi survivre à une entrée irimi puissante. J'espère que les shite auront senti qu'il n'est pas nécessaire de mettre de force pour être puissant, mais que la puissance vient de la position générale du squelette, de la mobilité du bas du corps qui s'enracine dans le sol pour bénéficier de son... support... et de la nécessité, en aïkido, d'accompagner uke dans sa roulade... pour qu'il ne se blesse pas.
Si vous êtes sortis rechargés en énergie de cette séance, c'est que vous avez avancé dans le bon sens.
;-)
Philippe
Vous trouverez ci-dessous une des multiples réflexions que j’ai rédigé il y a quelques années j’ai décidé de ne rien changer, de la livrer à votre réflexion
ISAAC ASIMOV, sans être adepte de cette philosophie AIKIDO dont nous sommes si fiers, nous a donné, parmi tant d’autres preuves d’intelligence, une vraie ligne de conduite, un leitmotiv que chaque pratiquant devrait méditer jusque faire sien...
“ LA VIOLENCE EST LE DERNIER REFUGE DE L‘INCOMPETENCE ”
La diplomatie est compétence, le DO l’est aussi, les Jutsu eux restent outils de violence.
L’AIKIDO comme dernière et ultime compétence !
Quand REI SHIKKI et son respect du MA AI, quand l’intelligence et le dialogue ne vous ont pas donné la victoire sans confrontation, il faudra toujours deux forces pour qu’il y ait opposition et violence et jamais l’aïkido shugyusha ne sera cette deuxième force. La voie aiki nous enseigne, nous transforme et nous donne ces derniers outils de médiation.
L’AIKIDO ne s’engage jamais sur le terrain de l’incompétent.
Les coups de « l’incompétent » ne sont pas rendus, ils sont guidés et rencontrent le vide, ses attaques ne sont pas stoppées elles sont accueillies, absorbées, ses saisies et son obstination ne sont jamais dérangées.
L’intelligence suprême le fait se heurter à son propre reflet, son incompétence et sa violence.
Pour qui pratique les arts martiaux, le combat engagé il s’agit d’esquiver et de répondre coups pour coups, avec la légitimité suivante : la proportionnalité, mais ici l’agresseur n’est pas heurté par sa propre violence mais par une autre, qui peut être le terrassera mais toujours lui donnera l’envie de vengeance, d’une surenchère.
Or ni la self défense, ni le fabuleux prétexte de légitime défense ne devraient faire autorité dans l’aikido, seule est légitimée la caresse d’un déséquilibre.
Absence de combat au sein du combat, ultime quête de compétence.
Une utopie, une Voie, une vie ? ...
Nicolas RAGOT
... eh bien... que reste-t-il de cette séance ?
Pour une fois, je ne parviens pas à faire de compte-rendu.
Il y a eu beaucoup d'engagement et un travail somme toute assez "sportif"...
L'objectif était tout simplement de "faire bouger" ; c'est-à-dire d'engager tout le corps, les hanches, sans reculer.
Il n'est pas facile d'organiser une séance où tout le monde puisse trouver son chemin, et se faire plaisir. Il n'est pas sûr que cette séance ait été facile pour les plus débutants.
J'engage systématiquement ces derniers à aller saluer des plus anciens en début de séance. Au plan de l'étiquette, ce n'est pas aux plus anciens d'aller saluer des débutants pour les inviter à travailler avec eux, quoi que cela puisse se faire sans problème, bien sûr. Mais c'est aux débutants de montrer qu'ils veulent apprendre des plus anciens. C'est là aussi un signe d'engagement. Et les plus anciens n'ont pas à refuser de travailler avec un débutant. Le moment vient dans une séance où ils peuvent travailler seulement entre eux.
On voudrait pratiquer un art martial ; mais deux personnes sur trois, voire quatre sur cinq, n'ont pas un schéma corporel et une disponibilité biomécanique suffisante pour "faire du martial" d'entrée de jeu.
Les aïkitaïso de début de séance sont là pour ça ? Oui, mais c'est souvent encore insuffisant. Il faut pouvoir conduire les plus débutants, quel que soit leur âge, à entrer avec leur corps dans une confiance qu'ils n'ont peut-être pas trouvée jusque là.
Suis-je parfois trop direct ? Est-ce que j'exige trop ou pas assez ? Mon "ton" est-il inductif, incitatif... Suis-je trop dans le "il faut" / "il ne faut pas" ?
Mon maître, à Strasbourg, parlait fort peu. Il n'intervenait que ponctuellement. Je le revois... Je me dis que j'essayais de comprendre ses gestes, de capter la forme du mouvement. Je m'aperçois que je ne regardais pas beaucoup le bas du corps mais surtout le haut, le buste, les bras... Erreur d'observation ! Et je m'aperçois aussi qu'alors je n'étais pas conscient de la dimension interne du mouvement, à savoir ce qui pouvait se passer à l'intérieur du corps de ce maître ! Mais comment entrer dans les sensations énergétiques de quelqu'un ?
Et s'il convenait d'inverser notre regard ? Au lieu de regarder le haut du corps et les mouvements des mains et des bras, ne vaut-il pas mieux regarder les jambes, les pieds, les hanches, et essayer de ressentir des flux... Des flux vibratoires ? Ouh là, attention au flou new-âgeux ! Et pourtant...
Travail pour soi-même : suspendu comme à un cintre, ou par un treuil au sommet du crâne, laisser les bras ballants, inertes, ne pas s'en occuper ; bref oublier le haut du corps, sauf la verticale de la colonne, le "maintien"... et tourner les hanches, en laissant se placer les jambes, les pieds. Mieux : faire partir le mouvement, l'impulsion initiale, d'un point unique, dans le ventre, le fameux seika tanden (en chinois : dan tien). Et seulement ensuite, expérimenter la transmission de cette impulsion dans la colonne vertébrale, puis dans le buste, puis dans les bras, puis dans les mains, les doigts... les ongles ! Sensation d'ondulation fouettée, que l'on concentrera jusqu'à une micro-ondulation (motricité fine interne, proprioceptive). La fréquence de ces micro-ondulation internes crée une sensation de vibration intérieure. C'est de cette sensations que proviennent et jaillissent toutes les techniques. (Pour moi l'un des mouvement d'aïkitaïso qui permet de générer une telle vibration intérieure est tama no hireburi, appelé aussi furi tama, la "vibration de l'âme", vous savez, le mouvement que l'on fait devant son ventre, les mains l'une sur l'autre, après ameno tori fune, le non moins fameux "mouvement de godille"...)
(Info : on vient de découvrir récemment que certains enfants étaient dyslexiques parce que leurs yeux ne parvenaient à fixer les mots, qui semblent bouger, être flous, ceci étant dû à une mauvaise perception de leur muscles et tendons, donc à un défaut de proprioception. Lire l'article dans le journal LE MONDE du 8 novembre 2006).
Il me semble, mais c'est à confirmer, que si en aïkido la coupe du sabre semble le modèle formel qui domine, dans nombre d'arts chinois ce serait plutôt le modèle du fouet, de l'ondulation fouettée (transmission à partir du dan tien dans la colonne vertébrale, puis à tous les membres avec concentration de la puissance dans les extrémités).
Toutefois, en regardant les vidéos d'archives, je trouve que Maître Koïchi Tohei, Maître Yamaguchi... sont plus proche de l'ondulation fouettée que du modèle du sabre qui coupe, que peuvent illustrer des maîtres comme Saïto par exemple.
Si je devais choisir, je dirais que je préfère le modèle de la pieuvre à celui de la mante religieuse. La pieuvre est multiple par ses tentacules ondulants, elle est infinie, incessante, insaisissable... La mante religieuse ne fait rien, elle attend... puis elle tranche, une fois, une seule, la bonne.
On peut conclure en imaginant un croisement martial optimal entre une pieuvre et une mante religieuse.
A observer dans la nature et à intégrer en soi par mimétisme... tant qu'il reste encore des pieuvre et des mantes religieuses. Sinon, on se passera les vidéos !
Philippe Herr
Le thème de cette séance d'aïkido avait été annoncé auparavant : la disponibilité de uke (= celui qui attaque).
Les approches et les façons de travailler sont légion : ko tai (corps solide), ju tai (corps souple), eki tai (corps fluide), ki tai (corps d'énergie)...
Comment faire pour :
- rendre le corps plus disponible au niveau articulaire, et notamment des hanches (koshi) ?
- faire comprendre l'importance, fondamentale en aïkido, de se rendre disponible à son partenaire pour qu'il puisse travailler ?
Beaucoup de pratiquants, et pas seulement des débutants, ont tendance à travailler systématiquement en ko tai. Mais je crois que cette notion de ko tai n'est pas bien comprise. En effet, on les voit saisir le partenaire et le bloquer en se (et le) fixant sur place. Comment le partenaire pourrait-il apprendre à faire quoi que ce soit avec une telle masse de béton en face de lui ?
Répondre à une attaque en ko tai - et y répondre en faisant quelque chose qui soit de l'aïkido ! - n'est possible qu'à des pratiquants d'un (très) bon niveau. Si l'on considère que l'on reste débutant toute sa vie... on peut penser que travailler en ko tai dans un dojo ne sert pas à grand chose pour progresser. Bien sûr, ce n'est pas tout à fait exact. Maître Tamura, dans son ouvrage technique de 1984 (Aïkido, p. 51), précise que ko tai "est le premier niveau de travail, solide et précis", et que la force physique est employée pour renforcer l'ossature et la musculature du pratiquant". Il n'écrit pas qu'il faut bloquer l'autre ou l'empêcher d'exécuter sa technique en le contrant systématiquement ! Nous interprétons souvent mal le sens fondateur du travail en ko tai. Nous bloquons l'autre dans son expérience de la technique. Ce qu'il faut, c'est poser de bonnes bases techniques, avec un corps stable, mais en travaillant doucement, lentement, et surtout en se rendant disponible.
En fait, seul les plus expérimentés des pratiquants sauront comment saisir un débutant en ko tai pour le faire progresser. Un débutant qui saisit en ko tai un autre débutant n'a pas plus de chance de contribuer à son progrès qu'au sien propre.
Je pense que les débutants entre eux devraient dès le départ être conduits à travailler plus dans le sens de ju tai. Et à ne travailler en ko tai qu'avec les plus gradés, lesquels devraient savoir doser la contrainte qu'ils imposent aux débutants, sinon ils risquent de les décourager. Bien entendu, les plus gradés sont réputés les plus forts techniquement. Mais un débutant physiquement puissant et qui n'a pas encore intégré l'éthique de la pratique au dojo pourrait répondre spontanément par la force (sans mauvais esprit, souhaitons-le), et mettre le plus gradé par terre.
Donc, là n'est pas le sens du travail.
Le dojo est un espace d'expériences et de progrès ; pas un espace de luttes. Les confrontations y sont simulées : complètement simulées au départ, puis, avec l'expérience, elles le sont de moins en moins, mais restent un jeu, c'est-à-dire un échange de connivences bien dosées. Ces connivences techniques sont en réalité des ententes constructives : on accepte de suivre l'autre, on laisse son propre corps suivre les "rails" du mouvement que shite sculpte dans l'espace ; mais si le guidage est inefficace, on n'est pas obligé de suivre. Je parle pour les pratiquants d'expérience. Pour les débutants, au contraire, il faut leur permettre de suivre systématiquement, et tout au long du mouvement, et même au-delà, par une roulade. (Je ne parle volontairement pas de "chute". Je répète à qui veut l'entendre qu'en aïkido il n'y a rien qui corresponde au concept occidental de "chute" ! "Ukemi" veut dire "réception", du verbe "ukeru" qui veut dire "(se) recevoir". Il s'agit de reprendre contact avec le sol pour retrouver son équilibre et se recharger en énergie (au moins cinétique...))
La notion de disponibilité est donc centrale. La disponibilité du corps dans le mouvement est quelque chose que les plus anciens doivent permettre aux débutants de trouver. S'il ne l'ont pas trouvée eux-mêmes, il faut qu'ils s'y mettent ! On dit souvent, et ça me semble plein de bon sens, que l'on reconnaît le niveau d'un aïkidoka à sa capacité à se rendre disponible dans un mouvement conduit par le partenaire. A un plus haut niveau, on laisse son corps suivre parce que c'est la seule chose à faire pour survivre (sinon il y aurait choc, meurtrissure, mort), mais la conscience du corps reste entièrement vigilente pour pénétrer par la moindre faille du mouvement de l'autre (le cas échéant). C'est donc une disponibilité active, une disponibilité prête à renverser la situation à chaque instant, une disponibilité infiltrante ; et s'il n'y a aucune faille, alors on s'échappe en roulant. Fin du mouvement.
C'est cela qu'il faut faire comprendre et ressentir aux débutants, petit à petit.
Suivre parce qu'on est physiquement disponible, c'est se donner à soi-même toutes les chances de survivre. Ce n'est pas une faiblesse. Demeurer en opposition assure votre défaite devant un adversaire techniquement ou simplement physiquement plus fort. L'aïkido, tout comme le judo, est la voie de la souplesse, mais disons plus justement, la "voie de la disponibilité", car la souplesse se réduit avec l'âge, mais les perceptions et sensations de nouvelles dimensions de disponibilité(s) sont susceptibles de s'accroître par l'expérience et la connaissance de son propre corps (en pérpétuel transformation).
Dans un mécanisme, quand un rouage plus faible se bloque, il se brise ; lorsqu'un rouage plus fort se bloque, il brise les autres. Ceci n'a rien à voir avec l'esprit et l'efficience de l'aïkido.
Les rouages doivent s'adapter. Tout d'abord, shite (= celui qui est attaqué) doit adapter son corps en temps réel à celui de l'attaquant. Ensuite, c'est à l'attaquant d'adapter son corps au mouvement conduit par shite.
Au dojo, c'est le plus fort techniquement qui doit faire tous les efforts pour s'adapter au plus faible techniquement. S'il ne montre pas l'exemple, il y a peu de chance que le débutant se rende disponible un jour.
Les blocages sont autant physiques que psychiques. Le corps est le lieu où s'expriment les tensions psychiques. En fait, le corps est une matérialisation du psychisme. Mais, pour tout dire, il n'y a aucune différence concrète, objective, entre les deux : le corps, c'est le psychisme. Certes, seul le cerveau "pense" verbalement (= l'intellect) ; mais en réalité, tout le corps "pense", à sa manière, car il exprime, avec ses moyens (musculaires, tendineux, etc) ce que nous vivons "à l'intérieur de nous-mêmes" et ce depuis notre naissance (voire in utero). Le corps n'est donc pas une charrue tirée par des boeufs (l'esprit, l'intellect), mais il a son intelligence : "l'intelligence du corps". D'ailleurs, nous sommes d'abord un corps, avec ses réflexes et ses instincts. Or, tant que ces réflexes et ces instincts n'auront pas été éduqués (c'est-à-dire affinés et rendus participants d'une conscience globale de "nous-mêmes"), ils resteront primaires et réactifs. L'artiste martial est donc quelqu'un qui cherche à se comprendre en tant que globalité "corps-esprit", afin de découvrir ce que c'est véritablement que ce "lui-même" censé détenir la quintessence de son individualité. Dans le zen, et même dans le bouddhisme (à confirmer par des experts), on découvre in fine que cette notion d'un "soi-même" possédant une existence intrinsèque et autonome est une illusion. Une illusion cognitive et/ou une illusion de "l'intelligence" cérébrale. La conscience doit emplir la totalité du corps ; le corps doit devenir conscient, auto-conscient ; et pas seulement l'esprit (a fortiori l'intellect). C'est d'ailleurs ce que nous sommes censés rechercher au travers de la pratique des aïkitaïso, en début de séance, et que d'autres arts (internes) comme le chi-kung (qi-gong) ou le taï-chi-chuan (taï-ji-quan) se proposent de mettre à jour et d'affiner.
Il y a ainsi un lien très fort, vital, entre l'ouverture initiale de la séance (et du corps-conscient) par les aïkitaïso, et la disponibilité globale qu'il faut s'offrir à soi-même et offrir au partenaire. Pourquoi remettre cet engagement à plus tard ? A partir de quand ? Une fois que les techniques de base seront acquises ? On peut pratiquer des années les techniques de bases sans jamais avoir perçu l'importance fondamentale de travailler sa disponibilité intérieure, puis extérieure. La disponibilité intérieur, ou interne, est un état d'esprit, plus exactement un état de conscience par le corps qui se prépare à accepter des changements, des transformations. La disponibilité extérieure, ou externe, est la conséquence de la disponibilité interne, elle consiste à accepter de se donner à l'autre pour un travail sans confrontations, sans blocages, sans crispations de l'ego.
Il m'apparaît qu'il devient assez difficile de poursuivre cette recherche dans l'aïkido d'aujourd'hui, du moins celui avec lequel je peux entrer en contact, c'est-à-dire une partie de l'aïkido de l'Europe de l'Ouest. Il est possible que l'esprit des années 70 (1970) ait fait craindre que l'aïkido pût suivre une voie par trop "flower power", et que les années 80 et 90 ait laissé planer l'ombre d'une pratique "new-âgeuse" (nuageuse !). Les instances haut placées ont peut-être choisi de se recentrer sur ce qui apparaissait concret, peu attaquable, non coloré par l'esprit (= le spirituel) sous quelque forme que ce soit, à savoir : la technique pure, la technique martiale, ou la dimension potentiellement esthétique et gymnique (sportive ?) de l'aïkido. Au risque de voir l'aïkido réduit à un jiu-jitsu avec un supplément d'étiquette et d'éthique.
Mais est-ce suffisant ? Est-ce là le coeur vivant de la quête aïkido ? En ce qui me concerne, cela ne me suffit pas. J'avoue que cette orientation purement technique, sans coeur "interne", est même "à côté de la plaque" de ma propre recherche, cette recherche pour laquelle je suis initialement entré en aïkido.
"Tu verras quand tu seras grand !"
En attendant, pratique tes techniques et tais-toi ; n'aspire à rien d'autre que l'exactitude technique, et peut-être, un jour...
Mais l'enfant qui sent en lui monter la musique, que devient-il si on exige de lui qu'il oublie cette musique vivante qui l'anime, sous prétexte qu'il doit d'abord faire trois ans de solfège et des gammes, et rien que ça ? Qu'il ne doit pas avoir la prétention, avant longtemps, d'éprouver la musicalité et de laisser jaillir sa créativité, sa sensibilité, son âme ?
A chacun son histoire et ses dons. Les enfants qui n'entendent pas de musique intérieure peuvent avec joie et profit apprendre un instrument, la musique pourra venir plus tard, certainement. Mais qu'on n'exige pas des nombreux autres qu'ils fassent taire leur sensibilité et leur créativité sous le couvercle et dans l'unique cadre d'un apprentissage qui exige d'eux qu'ils se renient, qu'ils renient ce qui palpite en eux : l'ouverture sensible à la musicalité (les dimensions mélodiques, rythmiques, harmoniques...) qui les porte, et pour laquelle ils en viennent à vouloir jouer, simplement jouer.
Je suis convaincu quant à moi de l'existence en chacun de cette source de sensibilité créatrice. Plus ou moins libre ou contrainte, visible ou voilée, elle est là, qui veille. Elle pourra prendre pour s'exprimer toutes les formes de l'art ou de la recherche (y compris scientifique). Et je pense que c'est de là, et de l'intelligence du corps, qu'il faut partir pour transmettre l'aïkido.
Jamais le travail des gammes n'a suffit pour enseigner la musique. Pas même si on lui ajoute le travail des "études" musicales (ces morceaux conçus pour dépasser, par la répétition, certaines difficultés techniques). Or en aïkido, nous enseignons les gammes et faisons de nombreuses études (chaque technique étudiée formellement à deux, sous une forme de quasi kata, est une de ces études.) Mais à quel moment parvenons-nous à exprimer et à transmettre la musique de l'aïkido ? Comment parvenons-nous à faire ressentir par mimétisme intérieur l'alliance et la concordance des opposés en une fusion mobile qui dissout les tensions ? L'aïkido est un art du geste et un art de la présence, il est l'art d'improviser dans l'espace et dans le temps en accord avec ce que l'autre joueur -le partenaire - apporte. Lorsque nous travaillons dans un dojo, nous connaissons la partition à jouer à deux (ou plus). Dans le monde réel, qui n'est pas le cadre idéal, pédagogique, du dojo, la partition ne sera pas écrite ; il faudra d'emblée trouver la note fondamentale et faire confiance au corps-conscient, éduqué par les formes aïki, pour laisser jaillir le bon motif.
Une fois encore, je prends les chats pour modèles.
Regardons les jeunes chats jouer ensemble. Ils sont l'expression parfaite de la souplesse, de la disponbilité ; ils s'effacent (tenkan) devant l'attaque et aussitôt s'élancent (irimi) et lancent souplement une patte (atemi), et roulent librement de tous côtés, sans heurts, quand le mouvement excède leur capacité de réponse.
En observant simplement les animaux et les plantes, et en mettant en jeu le processus d'imitation intérieure (ou de mimétisme intérieur), nous pouvons acquérir des capacités et des comportements martialement efficients. C'est d'ailleurs là l'origine de tous les arts martiaux : l'observation des animaux.
Au delà des grands maîtres ? La nature, qui est le maître des maîtres.
Et lorsque nous aurons décimé toutes les espèces et détruit les végétaux de notre planète, lorsque notre écosystème immédiat sera privé de ces références qui nous sont autant de supports de mimétismes pour nous développer comportementalement et psychiquement et devenir des artistes pacifiques, nous nous précipiterons dans les zoo où les derniers singes, enfermés mais joueurs, pourront se rire de nous. Et nous prendrons des notes.
Philippe Herr
Un peu de vocabulaire
Eclaircissons deux notions : celle d'atemi et celle d'ukemi.
Atemi
"atemi" vient du verbe "ateru", qui veut dire à l'origine "faire la bonne estimation de la surface d'un champ". Et "mi" désigne le corps. Un atemi est donc à proprement parler un geste précis destiné à tomber juste, et, dans un contexte martial, ce geste est destiné à tenir l'autre en respect pour protéger notre espace vital (sphère proxémique vitale, dont le rayon et celui d'un bras tendu). L'atemi peut ou non être percussif. "Atemi" ne doit donc pas être entendu au sens réduit de "frappe" ou de "coup", mais de geste précis permettant d'établir ou de rétablir le "bon temps" (comme en musique) et le "bon espace", c'est-à-dire, en japonais, le sen-no-sen (= le temps du temps ; le temps dans le temps ; le bon moment d'agir à l'intérieur d'une durée), et le "ma-aï" (ou ma-waï, c'est-à-dire l'espace correct, celui qui permet à deux pièces d'une mécanique de "jouer", par exemple).
On s'aperçoit, ici encore, de la pertinence centrale de la notion de jeu, tant au niveau temporel, qu'aux niveaux spatial et mental. Le travail de l'aïkido et les relations de partenaire à partenaire, au dojo, se déploie sur le mode fondateur et formateur du jeu, et ce aussi bien pour les débutants que pour les plus hauts gradés.
Ukemi
Ce mot vient de "ukeru" qui veut dire "(se)recevoir".
Le traduire par "chute" est une habitude qui induit une perception fallacieuse de la réalité de ce que doit être un ukemi.
Bien entendu, ceux qui pensent que les mots n'ont rien à voir avec les choses, ou qui pensent que toute réflexion sur le sens d'une notion est une perte de temps, peuvent tranquillement passer leur chemin et continuer à "chuter".
La définition de "chuter" est : "choir, tomber". Elle ne nous éclaire par beaucoup !
A "choir" nous trouvons... devinez ?... "tomber" !
Il nous reste à chercher la définition lexicographique de "tomber", qui est: "Etre entraîné à terre par perte d'équilibre".
Nous y voilà : une "chute" consiste à "tomber", c'est-à-dire à être entraîné au sol par perte d'équilibre.
C'est exactement le sens opposé de ukemi.
Je m'explique.
Dans le travail de l'aïkido au dojo, uke n'est pas là pour subir passivement une technique et se laisser tomber au sol après avoir perdu son équilibre. Ce n'est pas cela du tout le travail que uke doit mener !
L'ukemi résulte d'une intention consciente de uke (corps et esprit unifiés). Au départ c'est un acte de volonté, puis cela devient spontané, le corps s'adapte de lui-même. Mais l'intention centrale demeure. A aucun moment il n'y a abandon de soi dans une quelconque "chute". Uke se rend disponible dans le mouvement induit par shite en restant éveillé aux failles pour éventuellement contre-attaquer. Si aucune contre-attaque n'est possible, ou si elle est trop dangereuse, alors la dernière option est de se recevoir au sol pour y retrouver de l'énergie, s'éloigner de la zone dangereuse et se remettre en garde, ou s'échapper (si la fuite est désohonorante, l'échappatoire ne l'est pas).
L'ukemi est donc quelque chose que le corps se prépare à exécuter tout au long du mouvement induit, sans perdre à aucun moment la conscience d'autres opportunités d'action.
L'ukemi n'est pas - comme l'est la "chute" - le résultat d'un déséquilibre physique provoqué. Un uke expérimenté ne va pas au sol parce qu'il y est entraîné par shite, mais parce qu'il est déjà prêt, avant l'action, à y aller si nécessaire. Son corps s'y est préparé, il n'a plus peur de rejoindre le sol, il sait, justement, comme ne pas tomber.
Il n'y a donc pas de "perte d'équilibre" comme dans la chute. Il y a au contraire tentative permanente de rééquilibrage ; ou, plus justement : intention permanente de se rééquilibrer ; l'ultime technique de rééquilibrage étant l'ukemi entièrement accepté voire décidé comme échappatoire.
Certes, mais il y a des ukemi qui sont des roulades, et d'autres qui sont des chutes, non ? Par exemple les chutes plaquées, "feuille morte" ou "buvard", etc.
Encore une fois, c'est nous, occidentaux, français, qui avons appelé ça des "chutes"... peut-être pour les distinguer, dans notre vocabulaire appliqué à l'aïkido, de la simple (!) roulade.
Si l'on admet que la roulade, par définition, n'est pas une chute, qu'en est-il du reste ?
Les dites chutes plaquées, latérales, "feuille morte", "tampon-buvard"... sont des ukemi à part entière. Uke prépare son ultime porte de sortie. Il n'est donc pas victime d'un déséquilibre. Pas plus que le trapéziste qui lache prise pour aller dans le filet. C'est cela qu'il faut comprendre : il n'y a pas de déséquilibre qui ne soit préalablement consenti, prévu, et pour lequel le corps ne soit préparé. Si un uke se bloque à l'idée d'un ukemi, c'est soit qu'il ne sait pas faire d'ukemi, soit qu'il en a peur (et donc qu'il manque d'exercice) ; dans ces cas-là, il doit savoir qu'il s'expose, dans la réalité, à des meurtrissures ou à la mort. L'ukemi est la dernière porte de sortie, l'échappatoire ultime, l'ultime technique de rééquilibrage et non de déséquilibre !
Une question se pose : Est-il indispensable de maîtriser les ukemi ?
De manière surprenante, je vais répondre : non. Mais avec des conditions.
Si vous êtes âgé, si vous avez des problèmes articulaires ou autres, vous n'êtes pas tenu de faire des ukemi. Vous irez jusqu'à libérer vos articulations où ça vous est possible, mais sans aller au sol si c'est un problème physique pour vous.
Si vous êtes jeune et en bonne santé, il faut au contraire en profiter pour apprendre à faire les ukemi.
Toutefois, je conçois parfaitement qu'un pratiquant d'aïkido qui n'aurait pas fait d'ukemi, mais aurait appris à se rendre parfaitement disponible dans le mouvement, sans aller jusqu'à la réception au sol, puisse avoir acquis un très bon niveau. Simplement... si dans la réalité son assaillant le pousse dans une situation articulaire ultime, il ne saura pas se recevoir au sol pour s'échapper de cette contrainte finale. Mais dans un dojo... N'est-ce pas un espace de jeu où chacun peut s'entendre ? Considérons également que dans nombre d'arts martiaux, on n'apprend pas à "chuter" (comme on dit!). En taï-chi-chuan, en ba-gua-zhang, etc., je souhaiterais que l'on me confirme s'il y a des "chutes", au moins des réceptions au sol.
Les ukemi permettent d'expérimenter la sensation du vide et de la confiance en soi, et en l'autre, jusqu'à cette entrée dans le vide.
Mais pour ceux qui veulent vraiment maîtriser la confiance dans le vide, je conseille le saut à l'élastique au dessus d'un pont, le trapèze (avec, puis sans filet), ainsi que le saut en parachute (puis la chute libre). Nul doute qu'il auront acquis "quelque chose" de plus que les autres en aïkido.
Philippe Herr
Les points ci-dessous ont été abordés par Christian Tissier. Je les développe librement et tente de les expliciter.
Je finis par une petite conclusion sur l'impression que m'a laissé cet aïkido, ce "style", (style Tissier ? ou style FFAAA ?) et ce qui m'apparaît par rapport aux directions de travail, au "style", de Maître Tamura (et de la FFAB ?)
La notion de code
Il faut se mettre d'accord avec son partenaire sur les modalités de l'échange. Il faut donc respecter un "code", afin que l'apprentissage des techniques ne soit pas "sauvage". Le travail à deux est donc, du moins au départ, une sorte de kata.
La notion de "kokyu ho", comme "espace d'échange"
Kokyu signifie respiration (ko : expir ; kyu : inspir). Par extension de sens, il signifie l'échange (d'abord l'échange gazeux entre l'intérieur et l'extérieur du corps), puis l'échange entre deux choses, deux êtres, deux principes...
Tout le travail de l'aïkido consiste à retrouver le kokyu, c'est-à-dire "une respiration possible", quand bien même cette respiration, cet échange, était bloqué. En occidental, on pourrait dire qu'il faut retrouver un "espace de dialogue". Ici, il s'agit d'un espace de dialogue entre un assaillant et... quelqu'un qui, dans l'esprit de l'aïkido, ne se pose pas en victime, mais quelqu'un qui a acquis la capacité de "redistribuer les cartes" pour "redonner du jeu" à l'action, afin de créer une coordination, une concordance, et, idéalement, une concorde (entre deux individus).
La notion et le sens de l'irimi
Il faut rester orienté vers l'autre, comme l'étrave d'un navire. Il faut entrer comme pour un "carreau" (aux boules !). C'est là le sens de l'irimi : entrer pour prendre le centre... mais sans heurt, sans opposition. C'est bien là la subtilité de l'aïkido : faire un "carreau" sans abîmer l'autre. Pour ça, il faut trouver le bon angle pour l'irimi ; cet angle est, en général, un angle de quelques degrés par rapport à la ligne d'opposition frontale. Techniquement, il s'agirait alors, plus que d'un carreau, de donner un léger "effet", comme à une bille de billard.
Corollaire : ne pas travailler à la périphérie, autour de l'autre, à ses extrémités. En effet, il faut prendre son centre. Attention à la force centrifuge (car alors on donne de l'énergie à l'autre pour s'enfuir) ; il faut au contraire rechercher la force centripète (qui permet de garder l'autre avec soi, autour de son axe central à soi).
Le mouvement technique est quelque chose qui se construit
Cela peut paraître évident, pourtant...
Christian Tissier fait remarquer que nombre de pratiquants bougent autour ou avec l'attaquant, mais se retrouvent au final au même point problématique, avec l'autre en face. Ou bien, ils défont au final ce qu'ils ont pourtant semblé vouloir construire : une situation finale optimale pour contrôler le centre de l'autre (et le faire chuter au besoin, mais c'est optionnel ; Tissier a eu ces mots : "la chute, c'est pour le plaisir de l'aïkido", ce qui signifie que ce n'est pas quelque chose de martialement fondamental.)
De son début à son final, un mouvement technique se construit de façon logique à chacun de ses étape. Rien ne doit être superflu, et rien de ce qui a été gagné dans cette construction dynamique ne doit être perdu ensuite, sinon, à quoi bon... ?
Au bout du compte, le puzzle, dont chaque pièce a été posée au bon endroit au cours du mouvement, doit être complet. Il ne faut pas avoir retiré une pièce en cours de route, ni disperser les pièces alors qu'on arrive au bout.
Il faut donc bien veiller à construire son mouvement de façon logique pour arriver à une acmée : le contrôle total du centre de l'autre (et son éjection optionnelle).
Conclusion sous forme d'impressions personnelles
Le style de Christian Tissier, le chef de file de la FFAAA, est un style très dynamique, mobile, gymnique, athlétique. Il est spectaculaire et impeccable. L'énergie est concentrée et précisément dosée. Cela tient à la personnalité et aux qualités physiques et mentales de M. Tissier. Il est loin d'être évident que tout un chacun puisse pratiquer (et combien de temps ? Jusqu'à quel âge aussi ?) un aïkido aussi, disons-le, "sportif". C'est un superbe aïkido, très externe (au sens chinois du terme, "wei tan"), mais mu par une énergie et ancré dans un travail énergétique "interne" indéniable. La question se pose de savoir si cet aïkido est transmissible, ou si, pour le pratiquer réellement, il faudrait aussi transposer toute la personnalité de Christian Tissier dans son propre corps !
La même question se pose concernant l'aïkido transmis par Maître Tamura au sein de la FFAB. Ce maître est plus âgé (plus de 75 ans, alors que Ch. Tissier n'a encore que 55 ans) ; il a fait évoluer son aïkido en conséquence, l'a purifié, l'a concentré ; c'est un aïkido minimaliste qui a peu à peu évacué le côté "sportif" ou gymnique. Pour moi, l'aïkido de Maître Tamura se rapproche de la pratique du taï-chi-chuan, mais avec les formes de l'aïkido. Il semble le pratiquer comme un art interne ("nei tan", au sens chinois) plutôt qu'externe.
Les principes biomécaniques, ou de géométrie dans l'espace, de ces deux pratiques, me semblent absolument les mêmes. Ils sont simplement réalisés différemment, du fait de la personnalité, de la culture et de l'âge de ces deux maîtres. Au plan énergétique, le travail de Maître Tamura est plus interne, celui de Tissier plus externe. Au plan de l'effacicté réelle... qui douterait que chacun de ces deux maîtres peut être très efficace ? Mais l'efficacité de Tissier est-elle similaire à celle de Tamura ? L'une est-elle assimilable à l'autre ?
Personnellement, je crois que l'aïkido n'est pas réductible à ces deux-là. Tout aïkido n'existe qu'en tant que réalisation d'un style personnel, par un individu, avec son histoire, son caractère, sa vision du monde, son expérience de la vie, etc. Exactement de la même manière qu'il y a autant de "petite musique de nuit" de Mozart qu'il y a d'interprètes. La partition est toujours la même ; l'interprétation, jamais identique. Les techniques de base de l'aïkido sont connues de tous ; leur réalisation effective n'est jamais la même suivant les individus. Mais il y a des principes fondamentaux, "architecturaux", qui signent la validité d'une technique d'aïkido ; de même qu'il y a des lois d'harmonie en musique, et des principes acoustiques en physique et physiologie de l'audition ; il y a un "donné" bien réel. Avec ce "donné", et la grammaire (=le code) qui en donne les possibilités combinatoires, chacun peut écrire sa musique et interpréter ses morceaux ; chacun peut (se) faire son aïkido, le seul valide au bout du compte au plan individuel.
Le seul aïkido véritable est celui que chacun se construit, sous l'influence d'un ou de plusieurs maîtres. Et je tiens à ce "plusieurs" ; car je ne vois pas comment, hormis pour un tout débutant, il est possible de trouver son aïkido en faisant l'impasse sur toutes les explorations individuelles effectuées par d'autres, et pas seulement les grands maîtres. Un débutant peut très bien révéler, sans s'en aperçevoir lui-même, une piste ou un défaut à un plus gradé... pour peu que ce dernier accepte de se remettre en question... et qu'il accepte que la source de son changement puisse venir d'un débutant.
Si l'on a de moins en moins peur, de soi comme de l'autre, et qu'on se sent de plus en plus libre, d'agir et d'exister, alors c'est qu'on doit être sur la bonne voie.
Il me semble que ce que l'on appelle "l'efficacité martiale" découle d'un telle évolution intérieure. Les techniques sont les outils qui, initialement, construisent cette liberté, et, finalement, expriment cette même liberté.
Alors, à chacun suivant son âge, son énergie et son rêve de liberté !
Votre aïkido existe ; à vous de le trouver ; mais, au bout du compte, pas ailleurs qu'en vous-mêmes.
Matin
Entraînement Shaolin
Taï-chi-chuan : séquence des douze mouvements.
Après-midi
Exercices de "chi" (énergie) et de liberté articulaire
Entraînement taoïste.
La séance d'aujourd'hui a été consacrée à :
1. Travail de centrage et exercice de la force centripète
Pour entraîner l'autre avec soi, il faut être centré... voilà bien un secret de Polichinelle !
Mais comment parvenir concrètement à se centrer ? Comment faire ressentir un bon centrage à des débutants ?
Un exercice : "coller les coudes au corps", sans tension, mais simplement les coller comme magnétiquement, les bras aux flancs, les coudes collés au-dessus des hanches. Les avant-bras semblent alors être articulés directement sur les hanches. C'est un peu le style "mante religieuse" (essayez !) Ce faisant, vous éviter le flotement et la montée des coudes, des bras et des épaules durant l'exécution d'un mouvement (tous les mouvements ne peuvent cependant pas être exécutés ainsi.. quoique...) On peut faire ikkyo... et plein d'autre choses en construisant ainsi son axe. On simplifie sa biomécanique ; on devient plus "colonne". Bref, on élimine des problèmes (flottements articulaires ; mauvaise habitude de faire monter des trucs qu'il ne sert à rien de faire monter ; économie de gestes).
Nous avons travaillé ainsi sur aihanmi katatedori kokyu nage : une fois avec une "saisie montante" de uke, une fois avec une "saisie descendante" de uke.
Pour compléter le centrage, on travaille te katana : la main du poignet saisi fait le geste de prendre le sabre sur la hanche opposé, et ce dans un mouvement subtilement fouetté. La rotation du poignet engendre un bras+avant-bras circulaire (autant qu'il est possible de l'être à un bras!) L'avant-bras s'est enroulé devant le hara, la main ouverte en lame de sabre a rejoint la hanche opposée.
Dans le temps de la saisie, faite un mouvement taï-no-henka : rotation des hanches, pieds tournant sur place.
Uke est très facilement déséquilibré, voire projeté... à condition qu'il tienne, bien sûr ! c'est-à-dire à condition que son attaque soit sincère, franche, vraie ! (et si ce n'est pas le cas, pourquoi devrait-on faire le moindre "mouvement" ?)
La force centripète
Le centrage de l'exercice précédent permet que la "force" (c'est le mot technique en Physique, mais je préfèrerais dire "énergie") soit centripète, et non centrifuge.
En laissant nos bras s'écarter de notre corps, le risque est de centrifuger uke ! Du coup, on le perd, il s'échappe... Or ce qu'il faut parvenir à faire, c'est le garder avec soi, le coller à soi, qu'il vous devienne -momentanément- comme une "seconde peau". Vous vous débarrassez ensuite de cette peau. On pourrait aussi employer l'image d'un vêtement -une veste- que l'on met puis que l'on quitte. On ne met pas une veste en usant de la force centrifuge, la veste vous quitterait... on use d'un minimum (on l'espère) de force centripète.
Pour créer un mouvement centripète, il faut accueillir la force de l'assaillant dans notre centre. Mais si celle-ci est trop puissante, il va vous exploser ! Il faut donc réussir à absorber sa puissance dans un "centre-éponge". Absorber en épongeant. ("J'éponge donc j'essuie", disait souvent la femme de ménage de Descartes... On sait maintenant qui est à l'origine du célèbre cogito).
Donc, devenez des éponges.
Biomécaniquement parlant, les chats sont vraiment de bonnes éponges. (Les chats retombent toujours sur leurs...)
Et une fois que vous avez épongé l'attaque de uke dans votre centre, tournez sur votre axe, ou bien coupez, ou bien déployez vous.
Ah oui, bien sûr, s'il n'y a pas eu de déséquilibre, rien ne fonctionne ! Votre accueil-éponge, en absorbant l'attaque de uké, a créé chez lui au moins un petit déséquilibre. Là, il ne faut pas traîner : dans le même temps où ce déséquilibre est créé, agissez en direction du centre de uke... selon la technique qui vous vient. Ou plutot : suivant le technique qu'il vous donne.
La technique ne vient pas de vous : elle vient d'uke. C'est lui qui vous donne le sens de la technique. Une technique n'est ajustée que si elle a été générée par le mouvement de uke et le sens de son déséquilibre... ou de son rétablissement. Suivez-le où il veut aller, et amplifiez son désir... qui va s'annuler.
Il faut toujours laisser allez l'autre où il veut aller. Ne pas le contrarier. C'est trop fatiguant, pour lui et pour vous. Donnez-lui la possibilité de s'exprimer autour de votre centre, puis envoyez le balader gentiment pour son plus grand bénéfice. Il est vivant, vous aussi, et comme il n'a pas été contrarié mais débouté avec grâce, il n'a pas forcément envie de réattaquer. Mais s'il le fait, il sait que vous êtes là pour l'aider à mieux comprendre. :-)
2. Technique de jo à deux...
... montrées par Jean-Claude Joannès lors du stage du 3 et 4 juin à Saint-Dizier (voir une note précédente sur ce blog http://www.u-blog.net/aikido/2006/06/05)
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La note d'aujourdhui vous donne à lire un mail dont le contenu peut vous intéresser. Il commence par parler de ce qu'il serait bon de faire au cours d'une séance d'aïkido... et avance peu à peu en direction d'une vision de l'aïkido comme gardien de l'esprit du "jeu".Salut Eric,Echange fort intéressant.J'aimerais qu'un vrai maître puisse nous guider, quelqu'un qui ne fasse pas que de l'aïkido technique/biomécanique ; quelqu'un qui ait vraiment senti la dimension interne du principe aïki, et son expression externe dans des techniques créatives (= se créant ou se recréant au moment où il les fait).Ah, si j'avais pu voir plus souvent maître Yamaguchi de son vivant (je ne l'ai vu qu'une fois lors d'un stage à Paris en 1996 je crois, peu avant sa mort)...A noter que Me Yamaguchi était le sensei de Tissier...Dans le hors série consacré à l'aïkido du magazine Energies [mai/juillet 2006], il y a un article qui m'a tout particulièrement marqué, celui de Ph. Grangé ; je suis d'ailleurs allé sur son site [aikido.interne.free.fr] ; va regarder les petites vidéos, surtout les deux dernières... (voir un autre récent mail de moi).Tu écris : "Peut-être pourrais-je suggérer que les séances à Joinville s'articulent autour de trois points clés : sauvegarde de son intégrité (Ukemi), développement de l'énergie interne (pose de l'arbre, placement, enracinement, travail de koshi...) et de ce qui fonde la technique c'est à dire ce qui crée le déséquilibre".C'est une tripartition qui tient la route.Les séances contiennent déjà cela, mais une articulation plus nette en ces trois "poutres maîtresses" peut être envisagée.Mieux montrer où se situe et comment se construit le déséquilibre... car la technique ne sert qu'à cela, guider dans le déséquilibre...Les ukemi... sont des modalités variées de gérer son propre déséquilibre.Et le développement énergétique interne... consiste à ne rien céder de son équilibre, tout en demeurant le plus relax possible sans s'abandonner.La dialectique transversale est visible, elle joue sur le couple antithétique :se garder / se donnerGarder son équilibre... ou accepter de céder son équilibre physique lorsqu'il n'est plus possible de faire autrement... tout en conservant son centre (interne, mental, psychique...) quelle que soit la situation d'équilibre (ou de déséquilibre).Mais avant de se donner, il faut s'appartenir (du moins y tendre, à l'infini)."Faire UN avec soi, puis avec l'autre."La plus belle définition du principe aïki que j'ai jamais trouvée... et c'était dans le QUID, en 1982 !Il faut donc bien d'abord apprendre à faire UN avec soi, un minimum ! sinon le principe aïki ne peut être mis en uvre dans le cadre du second pan de la définition : faire UN avec l'autre.Je sais que la danse te hérisse... pourtant, élimine tout le côté stylistique, de salon, kitsch ou neuneu de ton imaginaire de la danse, et regarde bien ce qui se passe au plan de l'échange biomécanique et énergétique entre les partenaires d'un couple qui danse... disons le tango argentin, ou bien le rock, à un bon niveau. On y trouve le principe aïki dans sa splendeur, le contexte martial en moins.La difficulté est de faire UN avec l'autre quand c'est un assaillant... c'est bien là le paradoxe apparent et la clé de voûte morale du principe aïki !L'aïkido est quand même ce truc incroyable qui réussit à illustrer de manière pragmatique dans la réalité les deux exemples de non-violence historiques que sont Jésus ("tendre l'autre joue...") et Gandhi ("ne rien faire, se laisser jeter des pierres et mourir s'il le faut"). Dans ces deux exemple, la force morale doit finalement faire taire l'adversaire impressionné... C'est très beau, très idéal, et en attendant y'a plein de gens qui meurent en appliquant ces merveilleux principes. L'aïkido permet à tout le monde de garder son intégrité, sans violence, et sans passivité non plus.Je suis sûr que Jésus aurait fait de l'aïkido... :-) (le vrai Jésus, pas le mec éploré en caleçon des représentations sulpiciennes).Gandhi comme Jésus illustrent la force morale capable d'aimer au-delà du mal. Cette force morale n'est possible que profondément enracinée non pas dans une volonté de l'ego, mais dans l'"interne", à savoir l'énergétique, qui dépasse, englobe, et même dissout l'ego, voire n'a rien à voir avec l'ego. Ces mecs habitaient leur corps d'une manière énergétique que je suppose complète, car ils s'étaient choisis, un jour, vraiment vivants ! (Alors que nous, nous vivotons d'ego en ego... C'est le "tout à l'ego interne", avec ses canalisations foireuses et ses plombiers polonais engagés sous le minimum syndical spirituel, ces "plombiers" qui sont en fait nos routines de langage et nos routines comportementales, celles qui nous font et sont nos maîtres, malgré "nous", et ce tant que "nous" (= le "Soi" de C.G. Jung) ne sommes pas devenus assez "éveillés" pour prendre les rênes en mains !)Le travail des exercices énergétiques et un "travail" - presque au sens d'accouchement de notre totalité - devant notre ego surpris de ce qui lui arrive et se crispe de se voir dissoudre dans un océan qu'il n'imaginait même pas.Nous, natifs des Poissons, nageons dans l'Océan. Entre deux eaux. On voit la lumière au-dessus de la surface. On veut y aller, s'y libérer. Et si nous parvenions à prendre conscience que nous ne sommes pas ces petits poissons perdus dans l'immensité, avec l'illusion d'une lumière au-delà, mais que nous habitons bien totalement "notre" océan... ? Que nous sommes en fait l'Océan dans lequel nagent tous ces poissons qui sont autant de "versions" de notre ego diffracté ? Nos ego sont nos égaux... mais la sommes de nos ego n'est pas notre égal ; elle n'est pas l'Océan. Transposons notre identité partielle du côté de notre identité totale. C'est le principe aïki : tu n'es pas celui qu'on attaque, tu es en fait... la situation qui englobe l'attaquant et l'attaqué. C'est une métanoïa (un transposition de l'identité consciente au-dessus des oppositions et des fractures ; une transposition synthétique qui fait que la conscience quitte A ou B et qu'elle devient le C qui subsume les fractions en leur donnant alors leur véritable sens, qui n'est plus l'opposition, mais l'échange. L'échange d'énergie, "sans but ni esprit de profit" (= mushotoku), l'idéal du "jeu", en somme !)(Un équivalent linguistique serait qu'on passe de l'antinomie à la métaphore, ce qui constitue un putain de saut logique et sémantique. Mais c'est ça, c'est tout à fait ça.)L'idéal du moi, c'est le "jeu".Le "JE"/jeu arrive quand les ego sortent.Voilà pourquoi Ueshiba disait qu'"il faut pratiquer dans la joie". Et non pas tirer la gueule comme de ptits samouraï qui veulent en remontrer.Il faut jouer comme de jeunes chats, nos maîtres de proximité, si on n'en a pas un d'humain sous la main.A force de jouer, on apprend à se non-battre !On gagne en confiance, en sûreté, en sécurité, en joie de vivre ; on n'a plus peur de se faire assaillir par un méchant, puisqu'on est dans l'esprit du jeu, et pas dans celui de l'angoisse de son ego (lequel ? celui de l'instant d'avant qui n'est plus celui de l'instant d'après ? En cédant un ptit ego, on garde son Soi pour soi, le jeu en vaut la chandelle ; alors que si on croit qu'on va perdre tout son Ego sous le coup d'une attaque, alors là, "on ne joue plus", et on risque fort de perdre la mise initiale : "soi-le-petit", c'est-à-dire l'espèce de conglomérat d'ego mal foutus qu'on a passé sa vie à tenter de connecter pour donner le change aux autres sous les apparences -dont nous savons bien qu'elles sont une illusion !- d'une cohérence psychologique absolument fantasmée.)Ce qui est super fort, en aïkido, c'est qu'on nous apprend à devenir des joueurs.La maîtrise, c'est d'être capable de jouer avec l'autre, même s'il ne veut pas. Ca ne veut pas dire qu'on le force ! Ca veut dire qu'il se met à jouer avec nous malgré lui ! Ca veut dire - et là c'est génial - que nous participons dans l'instant de son attaque à la transformation d'un de ses ego partiels en la possibilité d'un "Soi", autrement dit d'un être complet, vraiment vivant, plus qu'avant l'instant de son attaque. Voilà où se trouve, splendide, la morale spirituelle de l'aïkido : le pratiquant, au fur et à mesure qu'il avance dans la connaissance de lui-même en dissolvant ses angoisses liées aux multiples fractures de son Soi en ego variés et variables, devient peu à peu un thérapeute, et même une sorte de thaumaturge, un "faiseur de miracles". Mais ce sont des miracles concrets. En montrant qu'on peut "danser la violence", qu'on peut "se la jouer à deux", l'aïkidoka vide aussitôt l'attaque de son essence agressive et la rend quasi-ludique, même si le jeu peut être puissant (autant qu'un coup de pied dans un ballon ou une mêlée de rugby, qui ne tuent jamais personne).Voilà en quoi aussi nous sommes dans le " sport ", dans la noblesse même du sport, qui est jeu de puissances qui s'affrontent, mais le font dans l'espace mental et physique du jeu. La différence étant que l'aïkidoka, dans le moment de l'attaque, doit aussi créer le terrain et les règles, d'un geste ! Ce geste est un geste créateur absolu, parce qu'il crée une nouvelle situation (quasi-ludique) à partir d'un donné initial pas du tout ludique (l'attaque du méchant), et qu'il doit parvenir par ce geste (c'est son but moral) à convaincre l'autre qu'il est possible de s'entendre, de s'accorder, de trouver la concorde... malgré TOUT !
- L'aïkido est à la fois du taoïsme, du bouddhisme et du christianisme appliqués. C'est quand même super fort.
Philippe
Voici quelques paroles de Jacques Bardet, 6ème dan d'aïkido, auxquelles je souscris entièrement. Elles sont extraites de son article "Un art martial est une voie vers la simplicité", numéro hors série n°1 du magazine Energies, mai/juillet 2006.
"Où nous situons-nous ? Voulons-nous d'un modèle normatif où tous nos comportements sont évalués, réajustés en fonction d'un modèle standard officiel ? Allons-nous établir toutes sortes de grilles pour évaluer tori, uke, les phases d'une technique, l'étiquette, l'enseignant, le jury, les formateurs de formateurs... ? Au contraire nous pensons que le pratiquant devrait avec sa maturation et par une connaissance intuitive (et non par conformité à un modèle) savoir de lui-même où il en est. L'Aïkido est un processus d'individuation."
"Il ne s'agit pas d'imiter mais de retrouver en nous cette source profonde d'où naissent nos gestes. Chacun crée son parcours. La "magie" du geste surgira non pas du côté miraculeux, exotique mais de sa simplicité même. François Julien note dans La fadeur que dans la peinture chinoise cette qualité est synonyme de plénitude : "le quotidien ne s'offre pas comme un objet de connaissance mais comme une occasion de réalisation." C'est dans la simplicité de la vie quotidienne, et non pas dans un ailleurs lointain, que nous pouvons le mieux concrétiser notre pratique. Sachons reconnaître ce qui nous est le plus familier, qui n'est pas vu, justement, parce que trop connu."