Voici quelques notes, suite à l'école des cadres d'aïkido suivie avec Jean-Pierre Lafont (6me dan), à Montier en Der (Haute-Marne, 52), une fois par mois, le vendredi soir, depuis septembre 2007. Au moment où j'écris ces notes, nous sommes en novembre 2008. Le contenu de ces notes n'engage que son auteur.
Une question : Comment trouver le sens de l'unité avec l'assaillant ?
L'aïkido met en oeuvre le principe d'unité ("aï") avec soi-même d'abord, puis avec l'autre (celui qui fait l'assaut ou qui en a l'intention).
Je me souviendrai toujours de cette première définition de l'aïkido, sur laquelle je suis tombée il y a vingt-six ans, dans une encyclopie grand public (le Quid !) : "Aïkido : art martial consistant à faire UN avec soi, puis avec l'autre." Le Quid n'avait pas plus de place pour définir l'aïkido. Le choix, en une courte phrase, de synthétiser ainsi le principe de l'aïkido m'apparaît encore aujourd'hui comme la preuve de l'éclair de sagacité qui a traversé l'esprit du rédacteur.
Sans unité avec soi-même, il est difficile de "s'unir" à l'autre. L'unité avec soi-même est donc un prérequis, travaillé notamment grâce aux aïkitaïso (dont les Ba Dua Jin du chi-kung chinois, repris par Maître Tamura). Cette unité physique et psychique (donc psychosomatique) peut être travaillée tous les jours, à chaque instant, dans tous les gestes et tous les actes de la vie quotidienne. Il s'agit de travailler à « être entier », pleinement là où nous sommes, pleinement dans ce que nous en sommes en train de faire (ou de dire), qu'il s'agisse d'un agir relationnel, d'un agir productif ou de toute forme de présence.
La méditation immobile (par exemple l'assise zen) ou en mouvement (par exemple le taï-chi-chuan) est un autre exercice aux effets puissants pour développer l'unité de soi-même. Cette unité dépasse le Moi : elle se construit dans le Soi ; elle construit le Soi (en zen, il est dit que l'assise zazen développe le « soi-même » dans le « soi-même » par le « soi-même »). Etre dans le "flow" (le flux, le courant d'énergie) comme disent les sportifs, c'est être dans un état phsychosomatique qui dépasse les ressources du Moi, lequel n'est qu'une configuration, un sous-ensemble des potentialités de l'être possible de l'individu.
Le Soi est un terme - également employé en psychanalyse et en "psychologie des profondeurs" (Jung) - permettant de désigner la totalité d'un individu dont toutes les potentialités sont activées. C'est un état de plénitude dynamique au sein duquel la conscience du Moi n'est pas abolie, mais où elle n'est plus totalitaire : l'ego (= le Moi) ne prend plus possession de l'ensemble des choses du monde comme il le fait d'habitude. La caractéristique foncière du Moi est de se vouloir propriétaire de tout et de projeter sur toute chose son envahissant désir de propriété exclusive (dont le moteur semble être la "volonté de puissance"). En étant soi-même, nous sommes pleinement... nous-mêmes ; un nous-mêmes qui dépasse le "moi-je" habituel, lequel n'est qu'un fragment de notre être, - un fragment que nous considérons habituellement, illusoirement, comme la totalité de de nous-même. Ce serait comme, pour la feuille, de se prendre pour l'arbre tout entier ! (Où se trouve la feuille, peut-être voir l'arbre tout entier, peut-elle en avoir une conscience globale suffisante pour se connaître elle-même, connaître sa place, sa nature et sa fonction réelles ?)
Le principe même de l'aïkido est la non-opposition, et celle-ci n'est réalisable que dans l'unité, avec soi-même, et avec l'autre. Le sens de l'unité avec l'assaillant est donc fondamental : par principe (philosophique ou moral), mais aussi par pratique, pour l'efficacité de l'agir, ou du non-agir (j'emploierai le mot « agir » même s'il s'agit de non-agir, ou, plus exactement de non-intervention. Wu wei en chinois, ou mu i en japonais, se traduit plus précisément par « non-intervention » que par « non-agir », terme ambigu...)
Deux éléments de réponse à travailler pour trouver l'unité avec l'assaillant :
1. Commencer par "capter" le centre de l'assaillant, avant toute technique proprement dite.
2. Apprendre à "tomber" en même temps que l'assaillant.
1. Capter le centre de l'autre
Les techniques d'aïkido proprement dites ne sont qu'un "cadeau" fait à l'assaillant, après que nous ayons capté son centre. Quel centre ? Non seulement son centre de gravité physique, mais aussi son centre de gravité psychique, qu'on peut aussi appeler son intention, ou son attention, telle qu'elle s'est invesite dans et par un assaut ; disons d'un mot valise : sont "attention-intention". Il pourra suffire d'appeler tout ceci son centre psychosomatique.
Comment parvenons-nous à capter l'attention de quelqu'un, dans la vie courante ? Par notre regard... Par notre attitude... Par notre manière de lui parler... En lui parlant de ce qui l'intéresse... etc. Mais l'attention de quelqu'un décroît rapidement si des stimulations nouvelles ne viennent pas frapper sa conscience.
En art martial, l'assaut est bref ; nous travaillons donc non pas sur une conscience-attention dans la durée, mais dans l'instant. Nous n'avons pas à "tenir de discours", même gestuel, à l'autre, pour le garder avec nous. Nous travaillons dans une sorte de "non durée" ou plus exactement d'"instantané". D'un côté, c'est plus facile, car nous n'avons qu'une seule et unique chose à faire pour capter son centre psychosomatique. Cette chose à faire prend la forme d'une présence dans l'espace au bon moment (ma-ai ou bonne distance et sen-no-sen ou timing) : une position adéquate de notre squelette suffit pour guider l'autre sur nos rails. Avant de faire un geste ou un déplacement sur l'autre, il s'agit de se placer dans l'espace pour l'autre. Il s'agit de le recevoir, de l'accueillir dans un espace que nous avons structuré pour lui. Nous pourrions appeler cela : une structure d'accueil.
Cette structure d'accueil est spatiale, temporelle, physique et psychique : psychosomatique et spatio-temporelle.
Nous avons en quelque sorte construit le "berceau" où nous allons l'accueillir.
Il n'est possible de le conduire dans cette structure d'accueil qu'en ayant capté son centre psychosomatique.
Et, afin de résorber l'énergie cinétique de son assaut, il convient de déstructurer la forme d'attaque de l'assaillant et de dissiper celle-ci en suivant la constante la plus stable de notre physique terrestre : la force de gravité et la "Terre", au sens où l'on parle de "prise de Terre". Le meilleur moyen de dissiper son énergie et de lui permettre de se dissiper dans la masse, la masse terrestre, par le chemin naturel de la force de gravité terrestre. C'est le plus court chemin, vers le bas, et le plus facile, car l'attraction du noyau terrestre est constamment là pour nous y aider. D'où l'idée de "tomber" avec l'assaillant, de tomber sur place, là où le déséquilibre de son centre est créé par la structure adéquate de notre structure d'accueil.
2. Tomber en même temps que l'autre
Cela semble consister à faire contrepoids, à l’entraîner vers le bas, en direction… du centre de la Terre, suivant en cela le « fil à plomb » de l’attraction terrestre. Pas de traction, pas de poussée, mais une pesée. Cette pesée démarre au moment où l'on a atteint le point de neutralité des forces, pas avant.
En commençant par capter/capturer le centre de l’assaillant, on crée un léger déséquilibre. Ce déséquilibre ne doit pas l’entraîner, mais placer l’action dans un espace neutre où les vecteurs peuvent être réorientés.
La sensation est celle de tomber en même temps que l'autre... mais sans tomber nous-mêmes.
Conclusion et ouverture
Si au moment d’agir martialement l’intellect n’a pas lieu d’intervenir, cela ne signifie pas que l’aikido ne puisse s’expliquer sur le plan de la physique des forces.
Les notions d’ "équilibre", de "déséquilibre", d’ "attraction terrestre", etc. sont des notions bien connues et bien expliquées en Physique. Que ce soit un humain qui fasse l’assaut ne doit pas faire oublier qu’il est d’abord un corps physique, donc une masse, avec son équilibre, et son énergie cinétique. Il convient donc de connaître la Physique des forces.
Ensuite il convient de connaître la manière dont le cerveau humain commande l’équilibre. En effet, en tant que tori (assailli), nous avons non seulement à prendre en compte le corps de l’autre en tant que masse physique, une masse anatomiquement articulée ; mais nous avons aussi à prendre en compte le système nerveux central (le cerveau) qui commande les équilibre de cette masse articulée. Travailler sur le corps de l’autre est une chose ; travailler sur son intention (donc son cerveau) en est une autre.
Salut F***,
Sacrée question... Mais je l'avoue, pas parfaitement claire ; ou alors je n'ai pas tout compris.
Je ne suis pas certain d'avoir absolument saisi ; il semble qu'il y ait d'ailleurs deux questions plutôt qu'une seule...
Ce que je comprends en gros, c'est : "Est-ce qu'on sait ce qu'on a fait une fois qu'on l'a fait ?"
Il s'agit du mouvement, des gestes...
Eh bien ... on passe son temps à se former, se modeler, se "programmer" au niveau moteur, macro-moteur et micro-moteur... pour que cela jaillisse spontanément au bon moment, à l'instant "t" du jour "j", sans qu'on ait à le réfléchir.
On peut prendre l'exemple du piano ou de la guitare : quelqu'un qui maîtrise assez bien ces instruments peut jouer sans se préoccuper de devoir placer ses doigts ici ou là ; il pense à la mélodie, aux sons des accords... et il joue. Mais il le peut parce que pendant longtemps il a fait des exercices conscients. Une fois que c'est dans la mémoire profonde, il n'est plus nécessaire de mettre de la conscience dans les détails : ils s'organisent d'eux-mêmes, les doigts se placent, etc.
Pareil en arts martiaux.
Quelqu'un qui apprend un instrument (de musique, ou son propre corps) de manière rationnelle, par des exercices mécaniques qui détaillent les choses, peut sans nul doute expliquer rétrospectivement ce qu'il a fait de ses doigts ou de son corps pour jouer tel morceau ou faire telle technique.
Mais quelqu'un qui n'aurait pas appris rationnellement sur la base d'exercices objectifs et progressifs par lesquels il s'est programmé... il n'est pas sûr qu'il puisse expliquer ce qu'il fait de manière verbale, avec des mots précis... En fait, il l'ignore. Ce fut peut-être le cas de Django Reinhardt, par exemple, qui a appris seul, en écoutant, la guitare... Et il y a de nombreux exemples, notamment dans le jazz.
De même, au début, les futurs maîtres d'arts martiaux copiaient les animaux... Etait-ce rationnel ? Se l'expliquaient-ils dans le détail ? Ou bien fonctionnaient-ils par une sorte de mimétisme quasiment "affectif" ou "imaginal", dans une forme de songe mimétique ?
Tout dépend si on apprend avec le "cerveau gauche" ou avec le "cerveau droit"... (Bien que ce ne soit pas aussi simpliste : les hémisphères cérébraux ne sont pas aussi strictement spécialisés que cela ; c'est donc une manière de dire un peu imagée. Sur ce point, se référer à des ouvrages de vulgarisation sur le fonctionnement du cerveau... d'après 2005.)
La pédagogie traditionnelle de l'aikido et des arts martiaux japonais et meme chinois est de nature mimétique. Et fort peu rationnalisante, voire pas du tout.
La pédagogie occidentale, c'est tout l'inverse.
C'est pour ça que je me suis souvent demandé, et encore maintenant, si en voulant tout expliquer rationnellement et en faisant faire des exercices "progressifs" intelligents, on ne se privait pas de l'essentiel : l'inscription mimétique des gestes et des sensations dans la conscience profonde ; et pas seulement dans la conscience néo-corticale/verbale.
Dès que la question sera plus précise... je complèterai cette note.
En marchant, il m'arrive régulièrement d'avoir à l'esprit ce que pourrait être une configuration physique optimale pour l'aïkido.
J'imagine alors n'avoir ni bras ni jambes, même pas forme humaine. Mais la forme d'une sphère qui pourrait projeter des extensions triangulaires, comme l'étrave d'un navire qui avance, une sorte de brise-glace peut-être.
Dernièrement, toujours en marchant, je me suis vu comme une sorte de pyramide, dont les bras seraient les pentes ou bien des sortes de "toboggans".
L'assaillant serait cueilli au sommet de cette pyramide est glisserait sur les toboggan jusque vers le sol.
N'est-ce pas un modèle proche de ce que nous faisons avec les kokyu nage ?
Avec la sphère qui tourne sur elle même à une vitesse variable mais indéfinissable, l'assaillant se prend dans le mouvement comme happé par une tornade. Il tombe dans l'oeil du cyclone ; puis est rééjecté en périphérie.
La vision d'un animal qui se secoue, par exemple pour se débarasser de l'eau sur ses plumes ou son pelage, me guide aussi vers la sensation d'une rotation autour de l'axe, ou d'un frémissement des segments articulaires. L'assaillant est expulsé.
Ou bien, tout comme l'eau coule sur les plumes d'un canard ou sur les feuilles de lotus aquafuges, l'assaillant glisse naturellement à la surface de notre corps.
Toutes ces visions-sensations dessinent les contours possibles d'un corps cinétique. D'un corps énergétique ?
Si nous laissons de côté la forme apparente de notre corps humain pour nous vivre comme si nous étions sphère, pyramide, étrave, toboggan, cyclone, surface aquafuge... nous pouvons vivre notre corps, l'espace, le temps et l'assaut de l'assaillant d'une manière nouvelle et plus efficace.
Les exercices de l'aïkitaïso nous permettent de réformer notre schéma coroporel classique, ils nous font entrer dans la construction d'un nouveau schéma, plus vaste, plus ouvert, plus juste. Un schéma architecturé dans des formes géométriques, volumiques, simples, tournoyantes et vibrantes.
Se construire un nouveau corps intérieur, structurellement plus simple, bâti sur le principe de solidité de la voûte (structure de l'oeuf, des arcs-boutants, etc).
Puis développer la sensation de flux permanent, de courant continu (tel un fleuve puissant, un cyclone).
Puis transformer ce courant en sensation radiante, irradiante, "lumineuse" (une flamme, une phosphorescence).
Puis rejoindre la sensation de "l'énergie du vide", un espace-temps absolument et parfaitement neutre, mais agissant, où quiconque se neutralise par le fait même d'y pénétrer.
Qu'est-ce qu'un espace-temps parfaitement neutre ? Un espace-temps où se neutralise tout ce qui y pénètre. Car s'il en était troublé en quoi que ce soit, ce ne serait plus un espace-temps neutre. Un espace parfaitement neutre est donc nécessairement neutralisant, c'est-à-dire activement neutre. Le "budo" japonais, en tant, littéralement, que "voie d'arrêter la lance" (technique et chemin spirituel de non-violence et même de "dé-violence") a pour sous-bassement l'état dynamique du neutre parfait.
Et si le corps incarné était la rampe de lancement physique du corps énergétique ?
Rien à voir avec une "âme" pérenne qui aurait gagné le droit à l'éternité par la moralité de la personne humaine. Il s'agit ici de quelque chose relevant de la Physique - et plus de la Physique quantique que la physique classique : il y a un champ d'énergie universel, dont toute matière est issue et dont elle est une décohérence, autrement dit une sorte de "pli" ou de "grumeau" imparmanent destiné à rejoindre ce champ d'énergie, une fois "déplissé" par la déliaison finale de ses particules/ondes élémentaires. Le corps humain s'inscrit dans une biologie, autrement dit une "matière vivante". La conscience est elle-même une propriété énergétique émergente, soit émergeant de la matière vivante, soit directement issue de l'énergie "originelle". Mais quelle que soit l'hypothèse privilégiée, et quel que soit son mode de manifestation, il s'agit bien, depuis l'origine et in fine, d'énergie !
L'observation de la nature remplace tous les maîtres. A condition d'observer la nature, non seulement avec l'oeil, mais avec le coeur, avec le corps ; avec sensibilité et absorption mimétique.
Le mimétisme est la clé des apprentissages profonds. La compréhension intellectuelle ne suffit pas pour connaître un art et le faire vivre de l'intérieur.
Le sens du rythme, par exemple, ne s'enseigne pas et ne peut s'apprendre : il ne peut qu'être expérimenté dans une co-naissance avec ce qui bat le rythme. A commencer, à l'intérieur de vous-même, par votre propre coeur.
Par mimétisme sensible avec les battements de votre coeur, le rythme va habiter tout votre corps.
Par mimétisme avec les mouvements de la nature et des êtres qui la peuplent, ces mouvements et les qualités de ces êtres vont imprégner votre mémoire profonde et vous faire (re)naître avec eux, vous transmettant de nouvelles capacités d'être et d'agir dans le monde.
Le mouvement des vagues... Le frémissement de la végétation sous le vent... Les gestes souple du chat... Les ondulations du serpent... A l'infini les mouvements de la nature et du vivant ont "inspiré" les hommes, dont certains sont devenus des maîtres.
Avant les maîtres, il n'y avait pas de maître ; il n'y avait que le monde. Et des hommes se sont ouverts mimétiquement aux mouvements du monde, aux flux de la matière et de la vie. Ils ont observé l'étant et son devenir, non seulement avec les yeux de l'intelligence, mais "avec les tripes et le coeur", les sensations, le sensitif, le sensible.
"Secouez-vous les plumes" est un appel a sauter par dessus tout le verbe accumulé à propos de la technique, pour reprendre conctact avec ce que sait faire tout animal. Donc nous aussi, êtres humains que nous sommes !
Pourquoi aurions-nous perdu la sensibilité première dont est capable tout animal, dès sa naissance ?
Pourquoi ne serions-nous plus capables de percevoir et de ressentir le monde naturel comme l'animal que nous sommes toujours ?
Il suffit pourtant d'accepter de lever un peu les voiles qui encombrent la perception. Accepter de laisser les voiles de l'énergie première gonfler notre sensitivité naturelle.
Nous sommes tous des ours. Des ours et des serpents ; des aigles, des mulots, des mouches et des grenouilles ; nous sommes faits d'eau et sensibles aux mouvements de l'eau ; nous sommes de l'air et traversés de courants aériens. Nous sommes modelés par l'air et l'eau ; puis la Terre nous a accueilli. Ne l'oublions pas. Ne l'oublions pas, par le coeur !
Faudrait-il que nous réapprenions par coeur qui nous sommes ? Inutile. Nous le savons depuis notre origine ; nous le sentons au plus profond. Nous avons l'océan en nous ; son équilibre salin et ses mouvements cycliques et spiralés. Le bain amniotique de la matrice femelle, d'où nous sommes issus, est un bio-océan portatif. C'est de l'océan mobile, de l'océan nomade. Ainsi sommes-nous, sur Terre, tous porteurs de notre origine. Notre corps anatomique est une sédimentation des mouvements de l'océan d'où nous avons dénagé sur la terre, pour ramper, puis nous y dresser, libérant la boîte crânienne où l'intelligence cérébrale s'est alors développée.
Mais ne nous réduisions pas à cette intelligence. Elle est trompeuse, parce qu'elle semble pouvoir tout représenter. Or le sensible et le sensitif, si l'on en peut toujours parler - comme ici-même - doit être éprouvé et non seulement représenté. La parole et les symboles nous guident ; ils ne remplacent rien. Ils ne sont légitimes que parce qu'ils sont dépassables, et à dépasser. Sans ce saut dans l'au-delà du verbe, le risque est grand de tourner en rond dans les raisons et les raisonnements ; les échos du verbe sur lui-même, indéfiniment, dans sa plus haute et fallacieuse "intelligence des choses".
Alors, secouons-nous les plumes, comme des canards ! Ce n'est qu'un exemple parmi des milliers d'autres.
Tout le corps frémit d'un bout à l'autre de son axe, et l'eau est éjectée des plumes.
Qui a appris ce mouvement à l'oiseau ? Qui l'a appris au chien qui s'essorre ? Personne, aucun ascendant. Peut-être l'ont-ils appris par mimétisme. Peut-être est-ce dans l'hértage comportemental génétique. Auquel cas, nous le possédons aussi, nous, humains. Et nous possédons toutes les autres capacités d'ajustement physique et énergétique que possèdent les animaux. Y compris les mouvements par lesquels les animaux se protègent et se défendent. Y compris aussi ceux par lesquels ils attaquent. Leur "art martial".
Autrement dit : les techniques martiales transmises dans l'espace humain ne sont rien d'autre qu'une expression culturelle - variable suivant le temps, les lieux et les groupes sociaux - de connaissance corporelles et naturelles profondes. Nous ne les avons jamais apprises ; elles font partie intégrante de notre hardware biologique et sont susceptibles de s'exprimer spontanément à partir de lui. Pourvu que nous n'y fassions pas obstacle.
La question est - au delà de se secouer les plumes comme un canard, métaphore allégorique du geste naturel à retrouver en nous - : "Comment nous placer dans la configuration psychosomatique à partir de laquelle nos capacités naturelles vont pouvoir émerger et se développer ?"
Le travail d'un maître n'est pas de vous apprendre des techniques ; n'importe quel expert le peut. Le travail du maître consiste à vous guider vers l'état psychosomatique et énergétique à partir duquel votre propre nature va rendre sensible les capacités qui, depuis l'origine des temps, sont constitutives de votre biologie, du minéral jusqu'à l'humain, en passant par le végétal et tous les stades de la vie animal, aquatique, aérienne et terrestre.
Aussi surprenant que cela puisse paraître, votre maître peut être, à la limite, un parfait ignorant. Ignorant intellectuellement et culturellement. Mais ce sera un maître s'il a déjà éveillé en lui tout son héritage de capacités biologiques, en toute conscience et sensation d'habiter cet espace intérieur et de le guider énergétiquement.
L'intelligence humaine, la conscience de l'égo, ce sont les dernières feuilles de l'arbre de la vie.
Si les feuilles se coupent de leur origine vitale, elles se privent de la sève, de la force du tronc et des branches, du réseau nourricier des racines.
Si l'écume croit exister par elle-même à la surface de l'océan... quelle illusion ! Elle n'a aucune autonomie, aucune existence autre que celle, purement conceptuelle, délimitée par le mot humain "écume".
Il en est de même de l'être humain tel qu'il se représente communément (et consensuellement ?). L'intelligence ? C'est un mot par lequel l'homme se plait à désigner quelque chose qu'il s'invente et qu'il autonomise par la puissance magique d'un concept. Une illusion intellectuelle, en somme. Un concept utile, certes, mais fallacieux, parce que sans réalité objective. Et le fait qu'il y ait une "culture" humaine, ou des productions "technologiques" qui seraient les signes et les preuves d'un "progrès"... ne prouve rien quant à l'existence intrinsèque d'une "intelligence" conçue comme une conscience autonome et agissante selon un libre vouloir fondé sur la "Raison".
Dans les stages d'aïkido, reprenons-nous contact avec notre nature profonde ? Avec cette nature enracinée dans la nature ? Le mot "nature" étant lui-même un concept, donc une abstraction, une invention de l'intellect, avec quoi pouvons-nous chercher à entrer en contact ? Avec une sensation profonde, non-verbale. La sensation biologique des origines. L'être-minéral-végétal-animal. L'intersection énergétique commune à tout cela. Et avant ? Avec un potentiel d'énergie qui produirait le monde et le vivant ? Qui sait...
L'ours ne se pose pas de questions. Il vit avec une parfaite économie énergétique. L'ours vit dans l'art et la grâce naturels de l'ours. Dans sa nature d'ours ni plus ni moins. C'est la perfection de l'animal que d'être continuement ajusté à lui-même, sans débordements ni sous-régime existentiels.
Le canard secoue ses plumes sans en avoir le projet intellectuel.
Tout n'est pas déterminé tel quel dans les gènes ; il ne faudrait pas négliger l'apprentissage mimétique dans le monde animal.
Mais l'apprentissage mimétique est possible à partir d'un terrain génétique qui le rend possible. Le mimétique ouvre le potentiel du génétique. Et, dans l'ordre humain, l'intellect ouvre le potentiel du mimétique. Et le spirituel peut être vu comme l'ultime cercle de conscience-énergie auquel nous donnons un nom. Il y a peut-êre d'autres expansions que nous n'avons pas encore nommées...
Vous pourrez donc copier votre maître aussi soigneusement que possible, par mimétisme ; mais tant que ce mimétisme n'aura pas pris racine dans votre propre nature biologique, dans votre propre ressenti psychosomatique et énergétique profond, vous ne serez que dans la manie : la décalcomanie !
En revanche, le jour où vous serez capable de vous "secouer les plumes" par vous-même, à partir de vous-mêmes et pour construire un "vous-même" en perpétuel devenir de conscience-énergie, alors, ce jour-là, vous vous apercevrez que vous auriez tout aussi bien pu suivre un ours que votre maître. Un ours, ou un canard ; ou une branche d'arbre, un roseau ; un tourbillon dans l'eau ; un nuage.
Mais vous serez alors, d'emblée, déjà tout cela.
17-18 mai, Langres, Marie-Christine VERNE (5ème dan)
De l'énergie et du direct. De l'irimi.
Marie-Christine évoque l'idéogramme japonais "naka" à plusieurs reprises. Cet idéogramme se présente ainsi : un rectangle traversé d'un trait vertical central. On trouve notamment cet idéogramme dans le nom de la Chine (prononcé alors "zhong"). Il signifie "milieu", "centre". Marie-Christine s'en sert pour illuster l'axe central du corps.
Tout tourne autour de cet axe. Chaque côté est symétrique et possède la même énergie.
Le rythme fut somme toute assez soutenu, notamment en matière de roulades...
24-25 mai, Montier-en-Der, Jean-Claude JOANNES (6ème dan)
Jean-Claude, égale à lui-même, toujours aussi technique et inspiré par Arikawa Senseï, et par son dernier voyage au Japon dans un dôjô de Kyôtô.
* ken / mains nues : nikkyo, sankyo, shio nage, uchi kaiten nage...
* ken / ken : irimi nage, kokyu nage...
Comment retenir des formes aussi techniques ?
Seul Jean-Claude en possède la mémoire, et il nous fera retravailler la prochaine fois !
Le placement des mains, le te katana, la sychronisation spiralée entre toutes les parties du corps, la mobilité des hanches en rotation au bon moment... C'est toujours la même chose, et c'est toujours aussi difficile.
C'est une bonne journée, nous sommes contents !
Les statuts de l'association "Aïkido et Aïkitaïso - Club de Troyes" (A.A.C.T.) viennent d'être déposés à la Préfecture de l'Aube.
En attendant la création du site web de l'association, toutes les informations sont disponibles sur mon site aïkido perso à l'adresse : http://aikido.energie.free.fr
Vous y trouverez également le texte des statuts.
Merci à Katell MOULLET, secrétaire, et à Damien LE POËC, trésorier, membres fondateurs.
Votre serviteur/président,
Philippe Herr
Salut R***,
Ton idée/image du "bon niveau" en aïkido doit sans doute inclure des valeurs comme : dynamisme, énergie, fluidité, ampleur du geste, virtuosité technique, etc.
Je peux t'assurer qu'il n'y a de "bon niveau" que par rapport à soi-même, et pas par rapport à un niveau idéalisé, et surtout pas idéalisé à partir de quelqu'un (même si cela peut-être un puissant moteur d'auto-évolution, par mimétisme ; surtout mimétisme énergétique, plutôt que comportemental).
Il n'est pas certain que le "bon niveau" correspondant à ton corps d'aujourd'hui et à ton esprit actuel soit celui tel qu'il s'exprime sur la vidéo en question. Ils sont plus jeunes que nous, la vidéo me paraît de plus par endroit subtilement accélérée, etc.
Ton "bon niveau" à toi sera peut-être de rester plus immobile (en apparence) et de ne faire que le petit geste juste qui produit l'effet attendu.
L'expressivité n'est pas un critère de justesse martiale.
Ce qu'on voit sur cette première vidéo est un aïkido très dynamique, qui prend beaucoup d'espace, finalement assez lyrique (je pense à de l'opéra lyrique !), très démonstratif pour les besoins de la cause...
Pour moi, si tu sais ouvrir une porte en manipulant la poignée, si tu sais lever un verre jusqu'à tes lèvres ou prendre la visière de la casquette que tu as sur la tête pour saluer quelqu'un, tu sais déjà pratiquer les techniques de base de l'aïkido.
Si tu fais ces gestes avec la plus grande économie mécanique et énergétique et au moment optimal pour ouvrir la porte ou saluer poliment, tu est déjà d'un "bon niveau".
Si tu les fais sans que ça se voit, mais que cela produit quand même l'effet attendu, alors tu es déjà d'un très bon niveau.
Si enfin tu n'as pas besoin de les faire, mais que l'effet attendu se produit, tu es.... un maître.
C'est en lisant le livre récent du philosophe Bernard Stiegler, Prendre soin - De la jeunesse et des générations (Flammarion, 2008), que cette phrase m'a frappé :
"prendre soin du mouvement".
Je recopie ici le passage :
"Prendre soin, c'est prendre soin d'un équilibre qui est toujours à la limite du déséquilibre, voire "loin de l'équilibre", et c'est tout aussi bien prendre soin d'un déséquilibre toujours à la limite d'un équilibre : c'est prendre soin du mouvement." (page 320)
Les italiques sont de Bernard Stiegler, qui souligne par là que sa formule, "prendre soin du mouvement", arrive comme la synthèse d'une longue réflexion (le livre n'est d'ailleurs pas toujours facile à lire pour un non philosophe.) Comme l'indique le titre, son thème est "prendre soin". Ce volume est consacré à une réflexion sur "prendre soin de la jeunesse et des générations". Il y est donc beaucoup question de transmission et d'éducation et du sens profond de cette transmission dans un contexte social et historique de "capitalisme pulsionnel" qui lui est peu favorable...
Qu'il s'agisse de guider un être en formation, un être en voie d'éducation, ou de conduire le mouvement physique de quelqu'un, que cette personne soit, ou non, un assaillant, l'idée, ou le principe, sont les mêmes : il s'agit de "prendre soin de l'autre". Du début à la fin. Sachant qu'il n'y a pas de "fin" (et qui sait s'il y a un début ?)
Si l'on admet que ce principe, "prendre soin de l'autre", est fondamental en aïkido (alors qu'il ne l'est pas, fondamentalement, en karaté, par exemple), ceci devrait avoir plusieurs conséquences sur notre pratique :
* ne pas se considérer comme attaqué (a fortiori ne pas se ressentir comme attaqué),
* parvenir à ne pas se sentir en danger,
Ces deux remarques ont à voir avec le degré de contrôle de nos émotions et pointent notre peur de la mort... "Je" suis attaqué. Mais qui est, à cet instant, ce "je" qui est "attaqué" ? S'il n'y a pas de présence psychique qui se crispe en un "je", l'action consistant à se protéger est déjà plus libre de jaillir (vivacité, précision, ajustement, créativité...)
Quant à la mort... celui qui n'a pas peur de disparaître est plus à même de survivre... Et ne pas avoir peur de la mort, c'est aussi aimer celui qui vient vers vous, quel qu'il soit, et quel que soit son attitude, son apparence, ses paroles, ses gestes et ses intentions (supposées)...
D'autres conséquences de "prendre soin du mouvement de l'autre" :
* "accueillir" (comme une coupe, un vase) plutôt que "pénétrer" (comme un bélier, une lame),
* guider en étant habité physiquement (somatiquement) de l'intention de "prendre soin de l'autre",
Ceci exclut tout mouvement de réponse brusque au(x) mouvement(s) de l'assaillant. Il s'agit pour nous de créer "l'espace de jeu" où il pourra "jouer" son mouvement, lequel mouvement se trouve modelé dans son expression par la forme de l'accueil (ou la forme de la coupe/du vase, ou la configuration spatiale, spatio-temporelle !, de l'espace de jeu qu'on lui accorde).
Dans notre contexte, "coupe" correspond à deux mots de sens opposés (mais complémentaires) : "coupe" (1) comme réceptacle, et "coupe" (2) comme tranchant qui pénètre. Cette dualité me plaît. Je préfère considérer les coupes (2) de l'aïkido comme des coupes (1). Je n'ai jamais aimé les coupes (2). Pourquoi trancher ? Pourquoi trancher, alors que l'on peut accueillir et prendre soin sans cesse ? Un bon vase ne rejette pas les fleurs. Une bonne infirmière vous guidera jusqu'à votre dernier soupir sans vous infliger de piqûre létale... ;-)
Pour finir sur "prendre soin du mouvement de l'autre" :
* ne pas se préoccuper de la manière dont l'autre tombe ou chute, c'est ne pas prendre soin de lui jusqu'au bout,
* ne pas rester vigilent, non seulement pour se préserver soi-même, mais pour préserver l'autre, parce qu'on en prend soin, une fois que l'attaque et passée et que l'autre est tombé ou a chuté est non seulement une erreur de tactique, mais un défaut moral dans le cadre de l'éthique du "prendre soin".
J'entends, hélas de plus en plus souvent, des professeurs d'aïkido dire que "la chute de l'autre, c'est son problème". Je déteste cette manière de voir les choses et cette manière de penser tout court (car elle a les idées courtes). Si l'aïkido c'est se préserver soi-même en préservant l'autre, parce qu'on prend soin ET de l'un ET de l'autre DANS LE MEME MOUVEMENT, alors cette manière de voir est inacceptable, et ne convient pas à l'aïkido (du moins tel que je le conçois ; et peut-être que je rêve ; mais alors je préfère mon idéal et mon rêve à ce pseudo-aïkido qui n'est qu'un aïki-jutsu régressif. S'il s'agit d'un "do", c'est bien que ce n'est pas qu'un "jutsu". Et le sens du "do" implique de "prendre soin" du vivant, de A à Z.)
L'attention consistant à prendre soin de l'autre ne s'arrête pas quand il a chuté, mais elle se prolonge. D'autres attaques peuvent survenir. N'importe quoi peut survenir. Les attaques n'ont pas toujours la forme qu'on leur suppose avant qu'elles ne se manifestent. "Prendre soin de l'autre", c'est aussi le protéger de lui-même et des dangers environnants.
Mais pourquoi protéger un salopard ?
Si vous vous posez cette question, c'est que vous considérez qu'il y a des "salopards", et que, par ailleurs, par voie de conséquence, il y a des gens "biens", en tous cas "meilleurs". Mais êtes-vous bien assurés que les gens que l'on considère comme "biens" ne pourront jamais se comporter, un jour, dans telles ou telles circonstances, comme des salopards ? Et êtes-vous bien assurés que les dits "salopards" sont incapables d'aimer leur famille, d'offrir des cadeaux et des caresses de façons tout à fait généreuse et spontanée ? Il y aurait, dites-vous, de "véritables et irrécupérables salopards", des super-salopards indécrassables que la Terre entière considèrerait comme tels si tout le monde les connaissait (pour ce qu'ils sont, bien entendu)... Demandez-vous aussi si vous ne seriez pas, par hasard, le salopard d'un autre... où si certains ne vous considèrent pas comme "quelqu'un de bien", alors que la plupart, voire vous-mêmes, vous considèrent comme un salopard...
Si vous considérez que l'on peut classer ou catégoriser les gens de manière fixe, alors, cessez de pratiquer l'aïkido. Ou bien investissez-vous plus à fond, ou, surtout, pratiquez autrement. Celui qui vous attaque n'est pas un attaquant-né. Soit il a des raisons de vous attaquer, soit il y a des pulsions - plus ou moins conscientes - qui expliquent son geste. Peu importe, vous n'allez pas chercher à expliquer pourquoi on vous attaque au moment où on vous attaque. Et si vous considérez que vous devez D'ABORD vous défendre... votre "réponse" ne sera pas de l'aïkido. Non. Pour que ce soit de l'aïkido, vous devez prendre en charge la totalité de la situation, c'est-à-dire VOUS AVEC LUI, dans un même mouvement consistant à prendre soin ET de l'un ET de l'autre.
Pour de nombreux psychologues, toute agression est une demande d'amour (plus ou moins consciente) venant de l'agresseur. Une demande d'amour, ou plus simplement une demande de reconnaissance, un "demande d'existence".
Si vous répondez par des techniques intrusives, si vous heurtez l'autre par ces techniques, vous n'avez aucune chance de l'aider à se transformer, aucun chance de l'aider à s'améliorer. Alors qu'en prenant soin de l'autre, outre que vous vous préservez et que vous le préservez, vous lui permettez, par l'expérience même que vous lui faites vivre, de modifier son système perceptif, son système instinctif (cerveau reptilien), son système émotif (cerveau limbique) et sa conscience de lui-même (néo-cortex). Par contagion positive, cela peut encore allez beaucoup plus loin...
Le mouvement d'aïkido, parce qu'il cherche à prendre soin de l'autre, est un acte thérapeutique, on pourrait même dire somato-psychothérapeutique, puisqu'il aide le corps à se préserver tout en aidant la conscience à se modifier, et ce dans le même temps, dans le même mouvement. C'est un mouvement paratonnerre pour le corps comme pour l'esprit ; il décharge la surtension et ramène l'excès d'énergie à la Terre.
Sans la dimension de "prendre soin de l'autre" afin qu'il puisse plus librement devenir ce que son potentiel contient et qu'il peut idéalement déployer dans un futur aussi proche que possible, l'aïkido ne serait pas le "do" auquel, je le crois, maître Ueshiba à rêvé.
Compte-rendu des stages de janvier 2008 : le 5 (Millat), le 11 (Lafont) et le 19 (Pigeau)
... et pourquoi finalement tout reprendre à zéro.
Le samedi 5 janvier 2008 - Dijon (Chenôve) - Gilbert MILLAT (7ème dan)
Gilbert Millat insiste sur la notion de centrage et la sensation de densificiation volontaire du hara qui l'instaure.
Travail du déséquilibre en se connectant complètement à l'autre.
Il apparaît clairement que la technique articulaire n'est pas le coeur du mouvement. Elle n'est que le moyen qui permet d'établir une connection avec le centre de l'autre. Le lien doit s'établir de centre à centre, et non pas simplement par les membres supérieurs. La technique est l'expression biomécanique d'une sensation de connection qui vient du centre et relie les deux centres.
Le vendredi 11 janvier 2008 - Montier en Der - Jean-Pierre LAFONT (5ème dan) - Ecole des cadres (Yudansha)
Exactement le même travail. J'avoue que pas mal de choses m'échappent dans les explications, ou les non explications, de Jean-Pierre Lafont... Il est difficile de traduire en mot une sensation, surtout qu'elle est toujours subjective... Centrage, déséquilibre, extension...
Comment se connecter à l'autre, avant même de faire toute technique ?
Comment ne pas se laisser perturber par son attaque, comment "poursuivre notre propre chemin" tranquillement, tout en l'aspirant à l'intérieur par la force centripète ?
Il me semble bien que tant que nous voudrons "faire quelque chose à l'autre", nous n'arriverons pas à grand chose. Il faut simplement l'aspirer à l'intérieur de soi, dans le vide central (force centripète). Déboucher la bonde qui se trouve au centre du mouvement pour y aspirer l'autre.
Alternance du plein et du vide, mais sans immobiliser aucune étape du mouvement. Par exemple : reculer la jambe quand on coupe avec la main (interne!) pour faire ikkyo après avec été saisi en ushiro waza ryote dori... Cette jambe (interne !) recule momentanément, juste l'instant de créer le vide pour pouvoir couper ; aussitôt elle revient vers uke puisque nous faisons ikkyo (contrôle articulaire du coude). On voit qu'il y a fusion entre vide et plein ; l'alternance des vides et des pleins se fait sans interruption. Il y a fusion de toutes les phases du mouvement. Sinon.... ça ne marche pas : uke peut (ré)agir.
Le samedi 19 janvier 2008 - Vitry-le-François - Jean-Pierre PIGEAU (6ème dan)
Exactement la même chose que ce qui précède !
Travail du déséquilibre en connection totale avec l'autre : on prend son bras contre soi et on se colle à lui. On fait une révérence, et l'autre est conduit à rouler naturellement. Même chose vers l'arrière : on se met à genoux, ou bien on roule soi-même, et l'autre est entraîné. Rien de plus évident et de plus naturel ; simplement, il faut être parfaitement en contact avec l'autre. C'est cette sensation qu'il faut avoir dans tous les mouvements, toutes les techniques, sans compenser par la technique (car le travail est alors trop périphérique, articulaire, avec compensation de force, et risque d'entraînement centrifuge.)
Travail très intéressant de guidage paume contre paume : on engage lentement ikkyo ; puis on fait irimi nage, en laissant glisser la main par au-dessus, puis même mouvement en laissant glisser la main par en dessous. On expérimente aussi shi-o-nage à partir de ce simple contact paume contre paume. Ce travail apprend à ne pas agripper, mais à conduire en canalisant suivant des lignes tangentes. Agripper bloque l'énergie et la mécanique articulaire : l'unité du corps est perturbé (- voilà un autre argument contre le travail en go-no-geiko avec des pratiquants non expérimentés).
Selon l'approche pédagogique de Jean-Pierre Pigeau, uke doit accepter le mouvement pour le ressentir. Uke ne doit donc pas se bloquer sur ses positions, ni bloquer tori. Cela n'exclut pas ensuite un travail en go-no-geiko ; mais il faut bien comprendre ce que cela signifie : go-no-geiko ne signifie pas qu'il faut bloquer l'articulation de l'autre, et encore moins l'empêcher de travailler son mouvement par des compensations de forces. En l'occurrence, lors de ce stage (samedi), nous n'avons pas travaillé en go-no-geiko, mais en ju-no-geiko (souple). Uke a accepté ce que lui donne tori ; ce qui permet notamment à uké de travailler son changement de position (tai sabaki) et la rotation des hanches nécessaire à ce changement de position (koshi sabaki). Si uke bloque et n'accueille pas ce que lui donne tori, comment pourrait-il travailler tout cela ?
"Et dans la réalité ?" ai-je posé la question à Jean-Pierre.
Après une brève réponse humoristico-philosophique sous forme de question : "qu'est-ce que la réalité ?" et l'auto-réponse de Jean-Pierre : "C'est ce qui arrive soudain et à quoi on ne s'attend pas...", Jean-Pierre a dit qu'il ne pouvait pas savoir ce qui se passerait dans la réalité. Certes. Je retiens que dans le dojo, c'est l'occasion pour uke (et tori) de travailler la totalité du mouvement. Dans la réalité... eh bien... tori entre dans l'attaque de son assaillant pour s'y connecter et la canaliser.. et advienne que pourra de l'assaillant. S'il maîtrise les ukemi, tant mieux ; sinon... tant pis.
Dernière chose : ne donner aucun information musculaire, articulaire ni même énergétique à uke. Tourner autour de l'endroit saisi comme autour d'un pivot. Pour ce faire, il ne faut pas construire votre position de squelette après avoir été saisi, mais avant ! (C'est biomécaniquement cohérent et optimal ; mais... dans la réalité (j'y reviens), est-ce qu'on a le temps de placer son corps dans la position de squelette idéale pour recevoir ce qui nous tombe dessus ? Si la réalité est "ce qui arrive soudain et à quoi on ne s'attend pas", comme le dit si bien Jean-Pierre, alors... c'est foutu, puisqu'on n'aura pas eu le temps de se placer. Ou alors... faudrait-il être tout le temps placé pour recevoir une attaque ? Toutes les formes d'attaques possibles ? Sans être paranoïaque, bien entendu.
Personnellement, j'ai senti que mon corps n'était pas parfaitement uni. Notamment, il y a des blocages au niveau des hanches. Cela est dû : à l'âge ? ;-) Au stress du boulot ? Aux aïkitaïso insuffisants pour mon propre état corporel ce jour-là ? etc. (De ce point de vue, l'aïkido est bien une voie de développement personnel : il me permet de m'évaluer régulièrement, de jauger mon état somatique et psychique... et de savoir où j'en suis dans ma vie et mon évolution d'humain. Chacun sa jauge ; moi c'est ça.)
J'en tire à présent l'objectif suivant, tout à fait personnel : je décide aujourd'hui de tout reprendre à zéro. (Jean-Pierre m'a confié que c'était ce qu'il avait fait lui-même il y a trois ans et qu'il était sur ce chemin là : tout reprendre.)
Je réapprends à marcher, à mobiliser mes hanches, mon bassin, à bouger dans l'espace...
Je décide de réapprendre l'aïkido en grand débutant.
Cela ne veut pas dire que je n'abandonne quoi que ce soit de l'expérience de mes vingt-cinq années d'aïkido (j'ai commencé en 1982 à l'âge de 17 ans et demi). Mais je dépose tout ça à terre au lieu de le porter... presque comme un fardeau. Autrement dit, je me reconfigure : je garde tous les éléments, avec l'intention de les réorganiser sous la forme d'un nouveau "système d'exploitation" de moi-même (de mon "soma" : corps-esprit).
On sait que le corps renouvèle complètement ses cellules tous les sept ans. Essayons de nous accorder à ce cycle de transformation. Se reconfigurer complètement une fois tous les sept ans, c'est un bon projet. Après vingt-cinq ans d'aïkido, je crois que cela s'impose.
C'est ce que j'attendais depuis longtemps sans le savoir : me libérer de ce que je crois savoir ; me libérer des habitudes et des "grumeaux" somato-psychiques. Retourner à des sensations simples : notamment, redécouvrir la marche ; réexpérimenter, comme un nourrisson, les mouvements des membres, et laisser renaître la coordination. Puis la synchronisation. Avec l'autre. Les autres.
Un nouveau cycle d'expérience s'engage pour les années à venir.
Philippe