3 posts tagged “conscience”
Cela fait quelques temps que ma vision du sport tend à changer. J'avais tendance à jeter le bébé avec l'eau du bain.
Si je garde du sport ce qui fait le sport, à savoir l'activité physique, mental et psychomotrice, de l'individu, et de l'individu dans un groupe, une équipe, et que j'en retire tout ce qui pour moi le corrompt, à savoir la dimension économique, publicitaire, médiatique, et l'esprit de compétition dans ce qu'il a d'égoïste et de primaire, je dois reconnaître que toutes les activités physiques, quelles qu'elles soient, présentent les mêmes caractéristiques de développement que la seule que je connaisse de l'intérieur : l'aïkido.
Ok, l'aïkido serait un "art martial", plus précisément un "budo".
Le mot "budo" ne contient pas l'idée d' "art". Mais si l'on parle d'« art martial », il faut comprendre « art »
dans le sens proche de « pratique artisanale manuelle » où l'individu
est en prise directe avec ce qu'il modèle. La dimension pragmatique domine sur la dimension esthétique. Quant à l'esthétique, elle serait plus proche de la notion de design, qui est une recherche de la "bonne forme", c'est-à-dire de la forme la plus économique et facilitante par rapport à une visée utilitaire, la forme dont le minimalisme atteint l'objectif pragmatique et rien que lui.
L'aïkido est plus justement une discipline martiale,
et la notion d'art ne doit pas cacher le coeur de la discipline : un travail sur
soi consistant à nettoyer le corps et l'esprit de ses scories pour atteindre un
état de simplicité, agissante quasiment "par elle-même". C'est cela
que j'appelle l'état d'humilité, ou de simplicité à soi-même et au
monde. (Pourrait-on alors parler de "design mental et émotionnel" ?)
La mort, et d'abord sa perspective vécue dans un état intérieur d'éveil simple et droit, est un outil d'usure de l'inessentiel et de retour à soi.
J'avais déjà employé cette métaphore informatique, mais elle est vraiment parlante pour moi :
· Le bios = ce qui définit les communications matérielles dans un ordinateur, au premier niveau de l'électronique. (d'où le terme "bios" = vie !) --> pour un être humain, son corps, sa physiologie, sa structure neurale de base à la naissance...
· le système d'exploitation = le socle logique de base, le terrain des échanges logiques où vont pouvoir s'implanter les logiciels. --> pour un être humain, son cortex cérébral, est plus précisément son néo-cortex, qui se développe par immersion dans une culture humaine donnée.
· les logiciels = les programmes de surface qui traitent telle ou telle tâche --> pour un être humain, ce sont les compétences acquises, en général de façon consciente : le calcul, la lecture, les raisonnements logiques, les règles de politesses, etc. Ce sont probablement des millions de logiciel ou de micro-programmes qui, a force d'être utilisés, deviennent automatique, moins conscients, parfois inconscients ; il est probable que certains d'entre-eux s'intègrent à des niveaux plus profond à force d'être utilisés régulièrement... Toutefois, les personnes atteintes d'Alzheimer sont la preuve que ces logiciels ont tendances à fondre doucement ; il ne reste alors que le système d'exploitation, la couche inférieure qui soutient la couche logicielle ; le système d'exploitation peut lui aussi commencer à fondre en partie, et il ne reste que le bios, le système végétatif (dans un coma, par exemple, bien qu'il faille parfois suppléer, dans l'état de coma, à des déficiences du bios, par exemple : respiration artificielle).
La perspective de sa propre mort est un outil puissant pour entrer en humilité et travailler à sa propre sincérité.
Que restera-t-il ?
La méditation et d'autres pratiques de "postures neutres" permettent aux logiciels mentaux de se reposer, au néo-cortex de se décanter ; on rejoint le niveau du système d'exploitation. En poursuivant l'expérience, si elle n'a pas été troublée, on peut parvenir à placer son attention dans le bios. A ce moment là, il y a attention sans conscience du Moi ni même du Soi ; la conscience n'est pas consciente d'elle-même. Dès l'instant où elle reprend conscience de ce qu'elle est en train de vivre, il y a dissociation entre un observant et un observé, et l'on retourne automatiquement à l'état de conscience néo-corticale.
(La philosophie dit qu'il n'y a de conscience que consciente d'elle-même. N'est-il pas ainsi problématique d'évoquer une conscience qui ne serait pas consciente d'elle-même ? Les traditions orientales ne s'en privent pas. C'est que le concept de "conscience" n'est pas strictement le même dans ces deux traditions de pensée ; la traduction conceptuelle pose problème... La psychologie cognitive clinique et/ou la neurologie semblent pouvoir accepter un concept comme celui de "conscience du corps"... A creuser, à vos recherches !)
L'humilité consiste à accepter que la conscience de tous les jours (donc notre Moi) soit dépendante de niveaux inférieurs, jusqu'au bios. On parle parfois d'intelligence ou de sagesse du corps ; il s'agit de faire confiance à son propre support matériel biologique : notre physiologie, nos cellules, nos neurones, notre être biologique.
Que la conscience néo-cortical (la pensée, le mental) choisisse de placer volontairement son attention uniquement au niveau du bios est un acte qui n'a rien d'anodin. C'est une sorte de délégation de pouvoir. Accepter de déléguer à sa biologie ce que nous considérons habituellement comme un apanage de l'intelligence est un acte d'humilité très profond.
La sincérité exprime l'idée d'unité de soi, en acte comme en paroles, et des actes avec les paroles. Les paroles et les pensées sont en accord avec la vie réellement menée, et inversement : il y a unité de croissance. Ce serait d'ailleurs l'étymologie la plus ancienne (sincerus dans le sens de propre, pur. Sincerus a pu, à une certaine époque, signifier « une seule pousse » (dans le sens : absence de mélange), en raison de sa formation de sin- (notion d'unité) et crescere (croître, dérivé de Cérès, divinité romaine des moissons).)
Unité de croissance : la pensée ne viendrait pas après les actes ou les actes après la vie, mais ils seraient co-constitutifs les uns des autres, d'une même substance ; les paroles elles-mêmes seraient des actes, tout comme les pensées, et non pas des suppléments destinés à manipuler la réalité objective pour lui donner des atours favorables et orienter ou contraindre le point de vue qu'on pourrait/devrait avoir sur elle.
Il semble logique que, par définition, la notion de sincérité s'étende à tous les paliers de la vie sociale d'un individu. Etre sincère, c'est ainsi, aussi, parvenir à avoir une fonction ou une position sociale en accord avec son ressenti interne.
(Il pourrait être philosophiquement plaisant d'épiloguer sur la sincérité du mendiant par rapport à celle du directeur de multinationale. Si leur essence pourra sans doute être posée comme philosophiquement identique, la caractérisation de leur rendu social effectif pourrait poser question... Pourquoi un mendiant nous paraît-il d'emblée plus capable de sincérité qu'un directeur de multinationale... ? Parce qu'il dispose de moins d'occasions de se montrer insincère? Parce qu'il a moins d'intérêt à l'insincérité ? Pas si sûr...)
La recherche de la sincérité à partir des seules pensées et du seul vouloir cortical est probablement voué à l'échec. Le quêteur risque de tourner en rond dans son bocal mental, sans jamais parvenir à enracine la sincérité dans le terreau profond de son être vivant (le bios).
C'est pour cela que les pratiques de méditations se sont développées.
Méditer, "méditare", c'est agir à partir du milieu, ou bien se laisser conduire vers le centre (de soi-même).
(Piste sur la méditation : http://fr.wikipedia.org/wiki/M%C3%A9ditation)
Quelques évidence nous guident :
absence --> présence --> absence
Nous sommes un "moment", une bulle, qui n'existait pas l'instant d'avant, et qui disparaîtra l'instant d'après.
Comment pouvons-nous nous donner plus d'importance que
n'en a un phénomène transitoire...?
Pas de pensée ou d'intelligence rationnelle sans bios
Le corps vivant, la physiologie, sont la base de la pyramide au sommet de laquelle s'illumine une fine pointe de pensée réflexive. Le tort serait de prendre cette fine pointe pour toute la pyramide, ou même de croire qu'elle puisse en avoir la compréhension complète. En revanche, la fine pointe peut prendre conscience de la situation, et déléguer au bios toute compétence pour déployer l'énergie auto-constructrice dont il est capable (le corps se reconstruit sans que la pensée intervienne. Moins le néo-cortex impose sa dictature, plus le bios peut travailler puissamment).
Humilité, sincérité
Il n'est pas possible de progresser soi-même de façon équilibrée et heureuse sans travail de l'humilité, qui est la base de la sincérité à soi-même. L'humilité débute avec l'acceptation que la conscience rationnelle (la pensée, le mental) ne sont pas tout, mais qu'avant il y a le corps, avec ses capacités, son potentiel qui est une donnée biologique. Le corps peut être éveillé bien plus qu'il ne l'est quand le mental lui prend son énergie. Le mental, l'intelligence rationnelle, a tendance à dériver l'énergie du corps à son seul profit, et à affaiblir le corps. Cette "mauvaise gestion" est aussi la résultante d'un héritage culturel particulier (séparation de l' "âme" et du "corps"... Mépris du corps au bénéfice de l'âme ou de l'esprit, puis du mental... Rationalisme... Cartésianisme mal compris... Scientisme...) La pensée et surtout les pratiques orientales du corps, observées à présent par le regard des sciences cognitives et de la neurologie, rouvrent l'horizon de pratiques d'éveil et de conscience qui engagent l'être tout entier et pas l'une de ses sous-parties hégémoniques.
Ainsi, une sincérité qui voudrait s'originer dans la pensée serait vouée à l'échec. Il me semble qu'il faut partir du corps, de la respiration, de l'équilibre, des cellules, et pratiquer la méditation, le chi-kung, le taï-chi-chuan, le yoga... ou trouver ses propres formes de travail du corps (mais accepter de bénéficier d'un héritage multimillénaire au lieu de vouloir tout trouver par soi-même depuis le départ est aussi un acte d'humilité...)
Je considère que la sincérité est une propriété émergente du travail du corps ; il n'y a pas de sincérité vraie ex abstracto, tirée de l'abstrait d'une "décision de sincérité". La sincérité à soi-même pousse comme une plante d'un sol arrosé par l'attention dévolue au corps vivant.
Sur ce chemin, dont le vécu et les effets s'approcheront parfois d'une forme d'auto-analyse par le corps, l'imaginaire entrera en jeu, cette zone entre la conscience consciente d'elle-même et le subconscient, l'imaginal... et il faudra laisser agir. Et si l'on s'égare : redonner la main à l'intelligence du corps. Le moyen le plus couramment employé consiste à écouter sa respiration, à s'y poser comme s'y poserait un papillon, où à devenir votre respiration, rien qu'elle. Identifier votre conscience du moment à ce que vous ressentez comme la chose la plus vivante en vous. Partez de la sensation de la gravité terrestre ; goûtez la gravité, goûtez la respiration telles qu'elles se livrent. Abandonnez toute directive ; simplement écoutez votre corps, votre "être- présent".
Ensuite vous éprouverez une plus grande authenticité de vous-même à vous-même. C'est le début de la sincérité.
Quelles que soient les questions que vous vous posez ensuite, quels que soient les doutes, dites-vous en souriant que ce ne sont que des questions et des doutes, rien d'autre.
Salut F***,
Sacrée question... Mais je l'avoue, pas parfaitement claire ; ou alors je n'ai pas tout compris.
Je ne suis pas certain d'avoir absolument saisi ; il semble qu'il y ait d'ailleurs deux questions plutôt qu'une seule...
Ce que je comprends en gros, c'est : "Est-ce qu'on sait ce qu'on a fait une fois qu'on l'a fait ?"
Il s'agit du mouvement, des gestes...
Eh bien ... on passe son temps à se former, se modeler, se "programmer" au niveau moteur, macro-moteur et micro-moteur... pour que cela jaillisse spontanément au bon moment, à l'instant "t" du jour "j", sans qu'on ait à le réfléchir.
On peut prendre l'exemple du piano ou de la guitare : quelqu'un qui maîtrise assez bien ces instruments peut jouer sans se préoccuper de devoir placer ses doigts ici ou là ; il pense à la mélodie, aux sons des accords... et il joue. Mais il le peut parce que pendant longtemps il a fait des exercices conscients. Une fois que c'est dans la mémoire profonde, il n'est plus nécessaire de mettre de la conscience dans les détails : ils s'organisent d'eux-mêmes, les doigts se placent, etc.
Pareil en arts martiaux.
Quelqu'un qui apprend un instrument (de musique, ou son propre corps) de manière rationnelle, par des exercices mécaniques qui détaillent les choses, peut sans nul doute expliquer rétrospectivement ce qu'il a fait de ses doigts ou de son corps pour jouer tel morceau ou faire telle technique.
Mais quelqu'un qui n'aurait pas appris rationnellement sur la base d'exercices objectifs et progressifs par lesquels il s'est programmé... il n'est pas sûr qu'il puisse expliquer ce qu'il fait de manière verbale, avec des mots précis... En fait, il l'ignore. Ce fut peut-être le cas de Django Reinhardt, par exemple, qui a appris seul, en écoutant, la guitare... Et il y a de nombreux exemples, notamment dans le jazz.
De même, au début, les futurs maîtres d'arts martiaux copiaient les animaux... Etait-ce rationnel ? Se l'expliquaient-ils dans le détail ? Ou bien fonctionnaient-ils par une sorte de mimétisme quasiment "affectif" ou "imaginal", dans une forme de songe mimétique ?
Tout dépend si on apprend avec le "cerveau gauche" ou avec le "cerveau droit"... (Bien que ce ne soit pas aussi simpliste : les hémisphères cérébraux ne sont pas aussi strictement spécialisés que cela ; c'est donc une manière de dire un peu imagée. Sur ce point, se référer à des ouvrages de vulgarisation sur le fonctionnement du cerveau... d'après 2005.)
La pédagogie traditionnelle de l'aikido et des arts martiaux japonais et meme chinois est de nature mimétique. Et fort peu rationnalisante, voire pas du tout.
La pédagogie occidentale, c'est tout l'inverse.
C'est pour ça que je me suis souvent demandé, et encore maintenant, si en voulant tout expliquer rationnellement et en faisant faire des exercices "progressifs" intelligents, on ne se privait pas de l'essentiel : l'inscription mimétique des gestes et des sensations dans la conscience profonde ; et pas seulement dans la conscience néo-corticale/verbale.
Dès que la question sera plus précise... je complèterai cette note.
L'observation de la nature remplace tous les maîtres. A condition d'observer la nature, non seulement avec l'oeil, mais avec le coeur, avec le corps ; avec sensibilité et absorption mimétique.
Le mimétisme est la clé des apprentissages profonds. La compréhension intellectuelle ne suffit pas pour connaître un art et le faire vivre de l'intérieur.
Le sens du rythme, par exemple, ne s'enseigne pas et ne peut s'apprendre : il ne peut qu'être expérimenté dans une co-naissance avec ce qui bat le rythme. A commencer, à l'intérieur de vous-même, par votre propre coeur.
Par mimétisme sensible avec les battements de votre coeur, le rythme va habiter tout votre corps.
Par mimétisme avec les mouvements de la nature et des êtres qui la peuplent, ces mouvements et les qualités de ces êtres vont imprégner votre mémoire profonde et vous faire (re)naître avec eux, vous transmettant de nouvelles capacités d'être et d'agir dans le monde.
Le mouvement des vagues... Le frémissement de la végétation sous le vent... Les gestes souple du chat... Les ondulations du serpent... A l'infini les mouvements de la nature et du vivant ont "inspiré" les hommes, dont certains sont devenus des maîtres.
Avant les maîtres, il n'y avait pas de maître ; il n'y avait que le monde. Et des hommes se sont ouverts mimétiquement aux mouvements du monde, aux flux de la matière et de la vie. Ils ont observé l'étant et son devenir, non seulement avec les yeux de l'intelligence, mais "avec les tripes et le coeur", les sensations, le sensitif, le sensible.
"Secouez-vous les plumes" est un appel a sauter par dessus tout le verbe accumulé à propos de la technique, pour reprendre conctact avec ce que sait faire tout animal. Donc nous aussi, êtres humains que nous sommes !
Pourquoi aurions-nous perdu la sensibilité première dont est capable tout animal, dès sa naissance ?
Pourquoi ne serions-nous plus capables de percevoir et de ressentir le monde naturel comme l'animal que nous sommes toujours ?
Il suffit pourtant d'accepter de lever un peu les voiles qui encombrent la perception. Accepter de laisser les voiles de l'énergie première gonfler notre sensitivité naturelle.
Nous sommes tous des ours. Des ours et des serpents ; des aigles, des mulots, des mouches et des grenouilles ; nous sommes faits d'eau et sensibles aux mouvements de l'eau ; nous sommes de l'air et traversés de courants aériens. Nous sommes modelés par l'air et l'eau ; puis la Terre nous a accueilli. Ne l'oublions pas. Ne l'oublions pas, par le coeur !
Faudrait-il que nous réapprenions par coeur qui nous sommes ? Inutile. Nous le savons depuis notre origine ; nous le sentons au plus profond. Nous avons l'océan en nous ; son équilibre salin et ses mouvements cycliques et spiralés. Le bain amniotique de la matrice femelle, d'où nous sommes issus, est un bio-océan portatif. C'est de l'océan mobile, de l'océan nomade. Ainsi sommes-nous, sur Terre, tous porteurs de notre origine. Notre corps anatomique est une sédimentation des mouvements de l'océan d'où nous avons dénagé sur la terre, pour ramper, puis nous y dresser, libérant la boîte crânienne où l'intelligence cérébrale s'est alors développée.
Mais ne nous réduisions pas à cette intelligence. Elle est trompeuse, parce qu'elle semble pouvoir tout représenter. Or le sensible et le sensitif, si l'on en peut toujours parler - comme ici-même - doit être éprouvé et non seulement représenté. La parole et les symboles nous guident ; ils ne remplacent rien. Ils ne sont légitimes que parce qu'ils sont dépassables, et à dépasser. Sans ce saut dans l'au-delà du verbe, le risque est grand de tourner en rond dans les raisons et les raisonnements ; les échos du verbe sur lui-même, indéfiniment, dans sa plus haute et fallacieuse "intelligence des choses".
Alors, secouons-nous les plumes, comme des canards ! Ce n'est qu'un exemple parmi des milliers d'autres.
Tout le corps frémit d'un bout à l'autre de son axe, et l'eau est éjectée des plumes.
Qui a appris ce mouvement à l'oiseau ? Qui l'a appris au chien qui s'essorre ? Personne, aucun ascendant. Peut-être l'ont-ils appris par mimétisme. Peut-être est-ce dans l'hértage comportemental génétique. Auquel cas, nous le possédons aussi, nous, humains. Et nous possédons toutes les autres capacités d'ajustement physique et énergétique que possèdent les animaux. Y compris les mouvements par lesquels les animaux se protègent et se défendent. Y compris aussi ceux par lesquels ils attaquent. Leur "art martial".
Autrement dit : les techniques martiales transmises dans l'espace humain ne sont rien d'autre qu'une expression culturelle - variable suivant le temps, les lieux et les groupes sociaux - de connaissance corporelles et naturelles profondes. Nous ne les avons jamais apprises ; elles font partie intégrante de notre hardware biologique et sont susceptibles de s'exprimer spontanément à partir de lui. Pourvu que nous n'y fassions pas obstacle.
La question est - au delà de se secouer les plumes comme un canard, métaphore allégorique du geste naturel à retrouver en nous - : "Comment nous placer dans la configuration psychosomatique à partir de laquelle nos capacités naturelles vont pouvoir émerger et se développer ?"
Le travail d'un maître n'est pas de vous apprendre des techniques ; n'importe quel expert le peut. Le travail du maître consiste à vous guider vers l'état psychosomatique et énergétique à partir duquel votre propre nature va rendre sensible les capacités qui, depuis l'origine des temps, sont constitutives de votre biologie, du minéral jusqu'à l'humain, en passant par le végétal et tous les stades de la vie animal, aquatique, aérienne et terrestre.
Aussi surprenant que cela puisse paraître, votre maître peut être, à la limite, un parfait ignorant. Ignorant intellectuellement et culturellement. Mais ce sera un maître s'il a déjà éveillé en lui tout son héritage de capacités biologiques, en toute conscience et sensation d'habiter cet espace intérieur et de le guider énergétiquement.
L'intelligence humaine, la conscience de l'égo, ce sont les dernières feuilles de l'arbre de la vie.
Si les feuilles se coupent de leur origine vitale, elles se privent de la sève, de la force du tronc et des branches, du réseau nourricier des racines.
Si l'écume croit exister par elle-même à la surface de l'océan... quelle illusion ! Elle n'a aucune autonomie, aucune existence autre que celle, purement conceptuelle, délimitée par le mot humain "écume".
Il en est de même de l'être humain tel qu'il se représente communément (et consensuellement ?). L'intelligence ? C'est un mot par lequel l'homme se plait à désigner quelque chose qu'il s'invente et qu'il autonomise par la puissance magique d'un concept. Une illusion intellectuelle, en somme. Un concept utile, certes, mais fallacieux, parce que sans réalité objective. Et le fait qu'il y ait une "culture" humaine, ou des productions "technologiques" qui seraient les signes et les preuves d'un "progrès"... ne prouve rien quant à l'existence intrinsèque d'une "intelligence" conçue comme une conscience autonome et agissante selon un libre vouloir fondé sur la "Raison".
Dans les stages d'aïkido, reprenons-nous contact avec notre nature profonde ? Avec cette nature enracinée dans la nature ? Le mot "nature" étant lui-même un concept, donc une abstraction, une invention de l'intellect, avec quoi pouvons-nous chercher à entrer en contact ? Avec une sensation profonde, non-verbale. La sensation biologique des origines. L'être-minéral-végétal-animal. L'intersection énergétique commune à tout cela. Et avant ? Avec un potentiel d'énergie qui produirait le monde et le vivant ? Qui sait...
L'ours ne se pose pas de questions. Il vit avec une parfaite économie énergétique. L'ours vit dans l'art et la grâce naturels de l'ours. Dans sa nature d'ours ni plus ni moins. C'est la perfection de l'animal que d'être continuement ajusté à lui-même, sans débordements ni sous-régime existentiels.
Le canard secoue ses plumes sans en avoir le projet intellectuel.
Tout n'est pas déterminé tel quel dans les gènes ; il ne faudrait pas négliger l'apprentissage mimétique dans le monde animal.
Mais l'apprentissage mimétique est possible à partir d'un terrain génétique qui le rend possible. Le mimétique ouvre le potentiel du génétique. Et, dans l'ordre humain, l'intellect ouvre le potentiel du mimétique. Et le spirituel peut être vu comme l'ultime cercle de conscience-énergie auquel nous donnons un nom. Il y a peut-êre d'autres expansions que nous n'avons pas encore nommées...
Vous pourrez donc copier votre maître aussi soigneusement que possible, par mimétisme ; mais tant que ce mimétisme n'aura pas pris racine dans votre propre nature biologique, dans votre propre ressenti psychosomatique et énergétique profond, vous ne serez que dans la manie : la décalcomanie !
En revanche, le jour où vous serez capable de vous "secouer les plumes" par vous-même, à partir de vous-mêmes et pour construire un "vous-même" en perpétuel devenir de conscience-énergie, alors, ce jour-là, vous vous apercevrez que vous auriez tout aussi bien pu suivre un ours que votre maître. Un ours, ou un canard ; ou une branche d'arbre, un roseau ; un tourbillon dans l'eau ; un nuage.
Mais vous serez alors, d'emblée, déjà tout cela.