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Le mille-pattes répondit : "Ce n'est pas que j'utilise mes nombreuses pattes en plaçant mon esprit dans chacun d'elle séparément. Lorsque le don du Ciel qui me permet de me déplacer se met en action, alors mes cent pattes bougent en conséquence..." (Extrait du Sermon du tengu, Issai Chozanshi)
Ne pratiquez pas un art martial : apprenez plutôt à danser.
Pourquoi êtes vous entrés dans la pratique d'un art martial (ou discipline martiale) ?
En ce qui me concerne, à 17 ans et demi, j'avais besoin de bouger. Je ne faisais pas de sport au lycée en raison d'un problème aux talons (calcification du calcanéum occasionant des douleurs). Arrivé en Terminale, je crois que le sport n'était plus obligatoire... J'ai rêvé plusieurs fois de suite que je pratiquais un art martial. Autrefois, j'avais pratiqué le judo, c'est peut-être pour cette raison que mon besoin d'activité physique a éveillé ces images. Ce à quoi je rêvais n'était pourtant pas du judo. J'ai regardé dans des livres. Je suis tombé sur une définition de l'aïkido. Je suis allé dans mon ancien dojo. L'enseignant était Clément Panza, 6ème dans de judo et d'aïkido (à Strasbourg). J'ai regardé le cours d'aïkido, qui m'a plu immédiatement. Je me suis inscrit. Je n'ai jamais arrêté. Les progrès et l'intensité de la pratique ont été variables suivant les époques, mais je n'ai jamais arrêté.
A 17 ans, j'avais tout simplement besoin de bouger, besoin d'activité physique. Qu'il n'y ait pas de compétition, et que l'aïkido ne SOIT PAS UN SPORT, me plaisait tout particulièrement. Ce n'est pas la dimension martiale qui m'a attiré, mais la dimension précisément "non martiale".
Et aujourd'hui ?
Que sommes-nous donc en train de faire ? Qu'est-ce que c'est que cet aïkido ? Celui du fondateur, O Sensei Morihei Ueshiba ? Celui de Maître Tamura ? Et pourquoi pas l'aïkido de Arikawa, Saïto, Yamaguchi... ?
Quel est le sens de tout ça ? A quoi ça rime ? Est-ce que c'est "efficace" ? La question a-t-elle encore un sens ?
Après plus de vingt ans de pratique, les techniques nous obscurcissent. Nous pratiquons encore nos techniques "sur" l'autre, et pas "avec" l'autre.
Quel est l'objectif, quand l'autre nous attaque ? Destructurer son attaque, sans être touché. Prendre son centre pour destructurer sa forme de corps. Rendre neutre, rééquilibrer la situation.
Si tout se passe et se joue avant la technique... qu'est-ce qui est censé se passer ? Que faut-il faire, ne pas faire, défaire ?
C'est l'obscurité.
Peut-être mieux vaut-il ne pas trop s'occuper de l'autre, faire un pas de côté, avec la même énergie que l'on danse.
Quand on danse, on est soit même, on ne s'oppose à rien. Le mouvement nous traverse, on se place où l'on veut, on ondule et l'on se meut à notre manière, sans contraintes.
Pistes dont je garde pour moi les développements :
- oscillations
- statique
- réflexe de compensation de l'équilibre
- exploitation de la compensation du système neurologique de stabilisation
- prendre l'axe et le centre, ne pas se laisser abuser par les membres
- accepter la contrainte en un point, mais bouger les 99% libres
- travailler au delà de l'assaillant (dans tout l'espace, comme un peintre de grands formats en 3D)
- créer les canaux où va s'écouler l'assaillant (son esprit-intention suit ces canaux)
- bouger pour soi, pour être bien à l'endroit où l'on est le mieux, et agir à partir de là
- rapport vivant avec l'autre : guider son intention (donc son système réflexe de compensations)
- tout organisme perturbé tend spontanément à retrouver son équilibre : perturber l'autre pour exploiter son temps de rééquilibrage
- en aucun cas l'action en aïkido n'est que mécanique : l'aïkido influence l'attention, la vigilence, le rééquilibrage...
A quoi servent les techniques au plus haut niveau ? A rien.
Les techniques permettent d'emballer l'assaillant, mais pas de le "capter".
Captation puis capture : canalisation de l'esprit (attention) puis emballage-cadeau grâce à la technique la plus appropriée (= la plus simple et économe à mettre en oeuvre à ce moment-là dans cette situation-là).
Un assaillant dont l'attention (le corps-esprit) vient d'être captée est déjà hors d'état d'agir. Et c'est la qu'intervient la technique : pour sceller l'événement.
Lorsque le mille-patte danse, il découvre tout naturellement son potentiel de mouvement. Son esprit en garde la mémoire profonde. Et les mouvements ainsi découverts et mémorisés peuvent rejaillir ensuite.
Explorer librement tout son potentiel de mouvements possibles dans la danse est probablement plus fructueux pour l'apprentissage que de suivre des formes fixes qui sont finalement des prisons pour le corps et l'esprit.
Lecture : Le sermon du tengu (sur les arts martiaux), Issai Chozanshi (présenté et traduit par William Scott Wilson), Budo Editions, 2008 (traduit de l'anglo américain, édition américaine, 2006). Ecrit au début du XVIIIème siècle par un samouraï ayant séjourné au coeur des forêts du Mont Kuramai, le Sermon du tengu est dévenu un classique. Ce livre n epropose aucun conseil en matière de techniques, de stratégies ou de manoeuvres militaires mais il cherche, au contraire, à guider l'adepte des arts martiaux sur un chemin intérieur, un chemin de non-dépendance, de spontanéité et de tranquillité d'esprit.